16 septembre 2007
Les fusillés de la Sablière
22 octobre 1941. Un mercredi. C’est jour de marché à Châteaubriant La guerre dure depuis déjà deux ans mais la foule se presse autour des étals, autant pour se retrouver que pour acheter . Il fait très beau ce matin
22 octobre 1941 : les militaires allemands prennent position aux carrefours de la route de Fercé et de la route de Vitré. Le passage à niveau auprès du château est bouclé. Il se passe quelque chose
22 octobre 1941 : trois camions bâchés traversent la ville. Des hommes chantent La Marseillaise avec fierté
A trois kilomètres de la ville se trouve une carrière de sable. Neuf poteaux de bois y sont dressés. Les fermiers tout proches sont enfermés chez eux. Ils verront les événements par les interstices de la fenêtre de la cuisine.
22 octobre 1941 : 13 h 30, au Camp de Prisonniers de Choisel les nazis ont disposé un fusil mitrailleur au centre du camp. Ils vont de baraque en baraque : ici Guy MOQUET 17 ans, là Etienne LALET 59 ans, plus loin André TENINE, Maurice GARDETTE et d’autres
22 octobre 1941 : les 27 Otages sont enfermés dans la baraque 6. Il est 14 heures. Une feuille de papier, une enveloppe, le temps d’écrire un mot à leur famille. Ces hommes vont mourir parce que les nazis ont donné l’ordre d’exécuter 50 Orages en représailles contre l’exécution, deux jours auparavant, du lieutenant-colonel colonel HOLTZ par un jeune Résistant, à Nantes.
22 Octobre 1941 : à 14 h 50, neuf par camion, les hommes chantent la Marseillaise et l’Internationale. Et le Chant du départ. Tremblez ennemis de la France ; Rois ivres de sang et d’orgueil .....
15 h 15 : les internés du Camp de Choisel chantent une dernière fois avec ceux qui partent à la mort
15 h 25 : le sinistre convoi traverse Châteaubriant. Un silence lourd plane sur la ville. Des hommes serrent les poings. Des femmes se signent. Les Otages ne cessent de chanter
15 h 40, la Sablière. Neuf poteaux de bois devant un rideau de genêts et d’ajoncs. 90 hommes sont là, en peloton d’exécution.
15 h 55
16 h
16 h 10 - trois salves.
En 15 minutes le crime a été commis.
Les Otages sont morts debout criant “ Vive la France ” , “ Vive le Parti Communiste ” , “ Vive le Parti Communiste allemand ” , “ A bas Hitler ! ”
Au Camp de Choisel les prisonniers ont entendu les salves. Une minute de silence est observée par 700 hommes et femmes, le cœur lourd de souffrance.
16 h 30, les camions portant les corps des suppliciés, jetés en vrac, remontent vers le château. Au passage à niveau : un train . Les camions attendent. Sur la route le bitume restera taché de sang
17 h : les 27 corps sont déposés au château, sous la Salle des Gardes. Des soldats allemands veillent toute la nuit pour que nul n’approche. Dans le ciel coassent les corbeaux du vieux Donjon. Triste chant funèbre
Au Camp de Choisel, lors de l’appel du soir, le bureau a oublié de rayer le nom des 27 fusillés. A l’appel de leur nom, un ami répond “ Mort pour la France ” . Vingt-sept fois .
Le même jour à Nantes, au Champ de Tir du Bêle, 16 autres patriotes sont exécutés par les nazis. Et 5 autres encore au Mont-Valérien à Paris. Le lendemain 50 otages seront à leur tour fusillés à Souges, près de Bordeaux.
23 octobre 1941. Les corps des fusillés de Châteaubriant sont dispersés trois par trois dans neuf communes des environs. Il ne faut pas que le peuple sache où les trouver.
Mais cette dispersion, loin de semer la terreur et l’oubli, a fait germer l’esprit de Résistance. A Châteaubriant, malgré l’interdiction, des petits groupes se rendent à la Sablière, le dimanche suivant, quelques fleurs à la main. Les poteaux de bois ont été emportés par les nazis, mais les fermiers en ont marqué l’emplacement. Pour que nul n’oublie.
Le crime est vite connu en France et des arrêts de travail marquent la colère des ouvriers. L’émotion est telle qu’on en discute au Conseil des Ministres. N’est-ce pas Pucheu, Ministre de l’Intérieur, qui a établi lui-même la liste des Otages à fusiller ?
Radio-Londres et toute la presse alliée se font l’écho du crime de Châteaubriant, à partir du texte de Louis Aragon “ Le témoin des Martyrs ” . La réprobation est générale. De nombreux pays protestent auprès d’HITLER.
Mais le 15 décembre 1941, les nazis viendront encore chercher 9 Otages pour les massacrer, au fond de la Forêt de Juigné, près de la carrière de La Blisière, sans témoin qui puisse raconter la scène.
Car la barbarie de Châteaubriant a fait se dresser les patriotes. L’abbé MOYON qui assista aux derniers instants des Otages, témoignera du “ sacrifice de 27 hommes courageux, généreux, étroitement unis les uns aux autres" ” Les lettres des Fusillés, qu’il recueillera, disent leur espoir :
“ Camarades, prenez courage nous serons vainqueurs ” (Jules Auffret)
J’ai vécu pour le bien du peuple.
je meurs pour lui
Sachant que ma mort ne sera pas inutile ” (Jean Grandel)
Toute ma vie j’ai combattu pour une humanité meilleure
J’ai la grande confiance que vous verrez réaliser mon rêve
Ma mort aura servi à quelque chose ” (Jean-Pierre Timbaud )
“ Nous mourons avec l’espoir que ceux qui restent auront la liberté et le bien-être ” (Emile David)
Et le plus jeune, Guy Môquet, 17 ans, écrit :
“ Certes j’aurais voulu vivre
Mais ce que je souhaite de tout mon cœur c’est que ma mort serve à quelque chose.
Soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir.
Le mémorial de Châteaubriant, dû au sculpteur Rohal, évoque cette tragique période de notre histoire. Le monument
exprime, dans tout son dépouillement, la solidarité qui liait entre eux ces hommes morts pour la France. Au pied du monument 185 alvéoles renferment des terres venues de tous les hauts lieux de la Résistance.
Le Site de la Sablière, classé Monument Historique, est un lieu de souvenir et d’Histoire.
Oui, il a existé un génocide organisé
Oui il a existé des camps d’extermination.
Oui, il a existé des chambres à gaz.
Oui, l’homme est capable d’en arriver aux pires atrocités quand il perd le sens de la dignité de l’homme.
Un site pour la mémoire
Pas pour la haine
L’heure est venue : les 27 montent dans les camions bâchés en chantant la Marseillaise. D’une seule voix, à pleins poumons, les autres détenus reprennent l’hymne national. L’écho en parvient sur la ville de Châteaubriant. C’est jour de marché mais il n’y a quasiment personne dans les rues : le bruit a déjà couru de cette exécution imminente. Les Allemands sont passés dans les commerces pour leur dire de fermer ;La secrétaire de la sous-préfecture, Mlle DUBOC, requise pour pointer, sur une liste, ceux que Chassagne désignait, a pu parler. D’autres Castelbriantais ignorent tout du drame qui se prépare.
Soudain le chant puissant de La Marseillaise pétrifie les Castelbriantais, certains se précipitent au dehors pour voir passer les camions et une houle d’indignation les secoue. Les poings se serrent, des larmes coulent sur les visages crispés.
Les camions, en quittant Choisel, rejoignent la mairie. Ils prennent vers la gauche pour emprunter la rue du Château et la Place des Terrasses et quittent la ville en direction de Soudan. Le trouble et l’émotion des Castelbriantais sont si forts que les uns croient les avoir vus passer ici, ou là. Les murs de la ville renvoient en écho la puissante Marseillaise que chantent les 27.
La Sablière, une immense carrière à la sortie de la ville. Neuf poteaux ont été dressés à la hâte.
15 h 40 : les fermiers de la Carrière sont bouclés chez eux, portes et volets clos. Trois soldats allemands montent la garde devant la porte. Madame ROBERT réussira quand même à voir, dressée sur une chaise de bébé, par l’imposte de la porte. Le premier camion descend dans la carrière. Le second reste à mi-côte. Le troisième attend près de la ferme.
Les neuf premiers otages se placent devant les poteaux d’exécution, les yeux non bandés, les mains libres. Ils crient « Vive la France » . « Vive le Parti Communiste » et même « Vive le Peuple Allemand » . TENINE crie en allemand : « Vous allez voir comment meurt un officier français ! » . Le soleil brille de tout son éclat. Devant les poteaux, les moteurs des camions vrombissent pour tenter d’étouffer les chants et les cris.
A 15 h 55, sont morts pour la France Charles MICHELS, Jean POULMARCH, Jean-Pierre TIMBAUD, Jules VERCRUYSSE, Désiré GRANET, Maurice GARDETTE, Jean GRANDEL, Jules AUFFRET, Pierre GUEGUEN
L’officier allemand qui commande le peloton d’exécution vient loger une balle supplémentaire dans la tête de chaque victime.
A 16 heures, sont morts pour la France Marc BOURHIS, Raymond LAFORGE, Maximilien BASTARD Julien LE PANSE, Guy MOQUET, Henri POURCHASSE Victor RENELLE, Maurice TENINE, Henri BARTHELEMY
Dans les champs proches de la carrière, les paysans qui écoutent religieusement trouvent que La Marseillaise est encore plus vibrante. « Allons enfants de la Patrie, le Jour de Gloire est arrivé ... » .
A 16 h 10, sont morts pour la France Raymond TELLIER, Titus BARTOLI, Eugène KERIVEL Huynck KON HAN, Charles DELAVAQUERIE, Claude LALET Antoine PESQUE, Edmond LEFEVRE, Emile DAVID
La fusillade est brutale « Des lambeaux de chair furent projetés dans les ajoncs, les genêts et les ronces, ce qui attira les corbeaux du château les jours suivants » dira Alfred GERNOUX. Malgré le bruit des camions, les salves sont entendues très loin, dans les champs qui mènent à la Sablière, et même jusqu’à la ville. « Ah les salauds ! » disent les gens.
Les 27 sont morts. Parmi eux, il y avait plusieurs titulaires de la Croix de Guerre et de la Légion d’Honneur, pour des actes de bravoure remontant à 14-18. Les hommes et les femmes de Châteaubriant en ont le cœur lourd de chagrin, de dégoût et de colère. « Les vrais vainqueurs de cette journée, ce n’est pas nous les Allemands, mais eux les Français communistes » écrira le soir même, Herr KRISTUKAT, Kreiskommandant de Châteaubriant.
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux ...
Les corps sont entassés en vrac dans les trois camions militaires allemands. Le sang coule des camions et couvrira le sol du chemin d’accès à la Carrière pendant des jours et des jours.
Près du château, passage à niveau fermé pour le passage d’un train. Le sang sur la route .
Puis les corps sont jetés pêle-mêle au château, sous la Salle des Gardes, bien gardés par des sentinelles. Entre la Sablière et le Château, des corbeaux en nuages noirs tournoient dans le ciel. Triste chant funèbre. Dans la soirée, bravant l’interdit, plusieurs castelbriantais, dont Mme Lebastard et Mme Pohalé, se rendent au château pour voir les corps.
Le 23 octobre 1941, les corps sont mis en bière. D’après Louis ARAGON : « l’un des cadavres était trop grand pour la caisse. Un Allemand prit une barre de fer pour l’y faire entrer. Comme le fossoyeur municipal, qui était présent, protestait, l’autre cria "Kommunist, pas Français" » . Les 27 Otages sont enterrés en neuf endroits différents : Erbray, Moisdon, Noyal, Petit-Auverné, Saint Aubin des Châteaux, Lusanger, Ruffigné, Sion-les-Mines et Villepôt. Tombes anonymes. Les jours suivants, le père d’Henri BARTHELEMY vint à Châteaubriant. Ne sachant où trouver la tombe de son fils, il fait confectionner 27 petits bouquets et demande à Marcel CHARRON (père) de l’emmener sur les tombes des 27 Otages. « En fleurissant chaque tombe, je suis sûr de fleurir la tombe de mon fils » dit-il. Marcel CHARRON, qui est garagiste, dispose d’une voiture et d’un permis de circuler. Il visite les cimetière des neuf communes. Cela lui vaudra d’être dénoncé à la Kommandantur, à la fois par le maire d’une de ces communes et par un Castelbriantais, entrepreneur de maçonnerie, bien intentionné ! Dénonciation heureusement sans conséquence. Le Castelbriantais sera condamné après la Libération.
Neuf communes (1). Cette dispersion, loin de créer l’oubli, renforce l’esprit de la Résistance. Dès le lendemain, et malgré l’interdiction, la foule de Châteaubriant et des environs fleurit les trous des poteaux de la Sablière et les tombes des victimes. Les autorités allemandes interdisent les défilés et diligentent une enquête pour trouver « les coupables » qui ont apporté des fleurs.
Du monde entier monte la réprobation, le crime est connu jusqu’en Angleterre et en Amérique, le Chili et le Brésil protestent auprès d’Hitler. Chacun espère qu’un jour le nazisme devra plier.
Le soir au camp de Choisel, lors de l’appel nominal, le bureau a oublié de rayer le nom des fusillés. Quand le gendarme de service énonce Charles MICHELS, quelqu’un répond « mort pour la France » . Et ainsi de suite, 27 fois. La femme d’Eugène KERIVEL, détenue elle aussi à Choisel, montre un courage admirable malgré la mort de son mari : « La vie continue . » dit-elle. Courageusement, elle s’est offerte pour remplacer Guy Môquet mais les Allemands tenaient à faire un exemple en fusillant un jeune de 17 ans.
Dans la baraque 6, les internés découvrent les dernières pensées des Fusillés, écrites sur les murs des bois. Les parois sont soigneusement découpées et mises en sûreté en dehors du camp. Une jeune fille, Esther Gaudin, fille d’un interné du Camp de Choisel, vient de Nantes, sac à dos et socquettes aux pieds, pour emporter clandestinement « ces derniers messages d’amour » alors que les corps des fusillés sont encore entassés pêle-mêle sous la Salle des Gardes du Château. Les planches appartiennent au Musée de l’Histoire et figurent au Musée de la Sablière à Châteaubriant.
Contrairement à l’espérance des nazis, grâce au courage des vingt-sept martyrs, aux détails qui malgré la censure percent sur leur attitude héroïque de patriotes, l’exécution soulève dans le pays et dans le monde entier un écho considérable. Selon le poète Aragon « le dimanche suivant, plus de 5000 personnes ont défilé dans la Carrière et déposé des fleurs » .
Du monde entier monte la réprobation, le crime est connu jusqu’en Angleterre, en Amérique, le Chili et le Brésil protestent auprès d’Hitler. Chacun espère qu’un jour le nazisme devra plier.
Au camp de Choisel, les 700 détenus reprennent leur vie quotidienne en fleurissant chaque jour la place des « absents » . Ils apprennent que l’attitude courageuse de leurs camarades conduit les autorités allemandes à décider de ne plus prendre d’otages à Châteaubriant. Le chef de camp estime que les exécutions de la Sablière « ont beaucoup attaqué le moral d’un certain nombre d’internés "P", toutefois la réaction est toute différente chez les intellectuels. Ceux-ci semblent dire que cet événement ne fera que rapprocher et même souder la cause des gens dignes du nom de Français. Beaucoup paraissent attendre une nouvelle charrette. Ils iront à la mort comme leurs camarades sans faiblesse, sans le concours d’un représentant du culte, n’ayant rien à se reprocher » . D’autres exécutions suivront effectivement : neuf otages fusillés à la Blisière le 15 décembre 1941. Neuf internés de Choisel sont transférés à Compiègne en février 1942 (trois seront exécutés). D’autres détenus de Choisel seront fusillés en mars 1942 (2) et en avril 1942 (8) mais à Nantes.
« A la veille de la Toussaint 1941, René ADRY confectionne une grande couronne de fleurs dans laquelle il dissimule 27 balles afin de rendre hommage aux 27 martyrs. Cette couronne immense est déposée par un groupe de camarades, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, sur le lieu même du massacre. Tout au long de la journée de la Toussaint une foule considérable vint se recueillir dans la Sablière malgré les Allemands » raconte Maurice Marchand.
Le maire de Châteaubriant est alors Maître Noël. Sur le registre des délibérations du Conseil Municipal aucune trace des exécutions de la Sablière. Plus tard il n’y aura aucune mention ni La Blisière, ni de La Brosse, ni de Bout-de-forêt. En revanche on y mentionnera les condoléances du Conseil Municipal aux villes de Nantes et St Nazaire bombardées par les armées alliées.
Le 7 mai 1942, les détenus de Choisel quittent Châteaubriant pour le camp de Voves en majorité, et quelques-uns pour Aincourt et Pithiviers. Un certain nombre d’entre eux, précédemment inscrits sur les listes de Châteaubriant, seront envoyés en Camp de Concentration (Sarrebrück et Mauthausen).
Le dentiste René PUYBOUFFAT de Châteaubriant, qui a tant aidé aux évasions, est arrêté dès décembre 1941, incarcéré à Romainville puis déporté à Sarrebrück et Mauthausen. Il reviendra, mais dans un piteux état.
°°°
Les Castelbriantais, jeunes à cette époque, n’oublient rien de l’émotion qui les a secoués. Le drame de la Sablière demeure présent dans les cœurs.
De la fusillade de Châteaubriant, les nazis voulaient faire un exemple national. Ils pensaient ainsi frapper de terreur les patriotes, de plus en plus décidés à agir, et ainsi affaiblir une résistance montante qui commençait à les préoccuper.
Cette exécution barbare fut un coup de tonnerre qui galvanisa et précipita le développement de la Résistance. « Malgré la terreur qui pèse sur la ville, la foule de Châteaubriant et des environs se porte vers la Sablière. A l’emplacement des neuf poteaux d’exécution, des fleurs en nombre considérable sont déposées et à la Toussaint suivante, ce furent de nombreuses gerbes, la route était noire de monde » dit Alfred Gernoux. D’un seul coup l’opinion publique castelbriantaise a basculé : les 27 sont devenus des Martyrs, des symboles de la Résistance qu’il faut mener.
D’aucuns se demanderont s’il fallait risquer la mort d’Otages, en attaquant l’ennemi sur le sol de France. Louis MARTIN-CHAUFFIER, déporté à Neuengamme et Bergen-Belsen, dont le fils fut déporté à Buchenwald, écrira, dans « L’homme et la bête » en 1947 : « Si la considération d’autrui avait pesé sur l’action, et la pensée de représailles retenu de les provoquer, il n’y aurait pas eu de résistance, la libération ne nous eût pas rendu l’honneur, la France ne se serait pas relevée. Soumise à son vainqueur, elle eût partagé sa défaite. Les guerres, mêmes les plus légitimes, sont des massacres d’innocents. La faute en est à ceux qui les engagent ou n’ont pas pu les empêcher » .
Des poètes ont écrit sur le drame de la Sablière, René Guy Cadou par exemple. Pierre Seghers évoque aussi les 50 Otages de Souges, le lendemain :
OCTOBRE
Pierre SEGHERS
Le vent qui pousse les colonnes de feuilles mortes,
Octobre, quand la vendange est faite dans le sang,
Le vois-tu avec ses fumées, ses feux, qui emporte
Le massacre des Innocents ?
Cinquante qui chantaient dans l’échoppe et sur la plaine,
Cinquante sans méfaits, ils étaient fils de chez nous,
Cinquante aux regards plus droits dans les yeux de la haine
S’affaissèrent sur les genoux
Cinquante encore, notre Loire sanglante.
Et Bordeaux pleure, et la France
est droite dans son deuil.
Le ciel est vert, ses enfants criblés qui toujours chantent
Le Dieu des Justes les accueille
Ils ressusciteront vêtus de feu dans nos écoles
Arrachés aux bras de leurs enfants ils entendront
Avec la guerre, l’exil et la fausse parole
D’autres enfants dire leurs noms
Alors ils renaîtront à la fin de ce calvaire
Malgré l’Octobre vert qui vit cent corps se plier
Aux côtés de la Jeanne au visage de fer
Née de leur sang de fusillés
15 septembre 2007
Il n'avait que dix-sept ans
Lettre de Guy Môquet à sa famille, Châteaubriant, le 22 octobre 1941 avant d'être fusillé par l'occupant allemand.
Ma petite maman chérie,
mon tout petit frère adoré,
mon petit papa aimé,
Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi.
Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas ! J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées, elles pourront servir à Serge, qui je l’escompte sera fier de les porter un jour.
À toi petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée. Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme.
17 ans 1/2, ma vie a été courte ! Je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous.
Je vais mourir avec Tintin, Michels. (Jean, Roger et Rino sont des camarades internés à Choisel. Tintin désigne Jean-Pierre Timbaud, Charles Michels est un autre fusillé)
Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine. Je ne peux en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, en vous embrassant de tout mon cœur d’enfant. Courage !
Votre Guy qui vous aime.
Guy.
Dernière pensée : Vous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir.
Replaçons la lettre de Guy Môquet dans son contexte. Il a 17 ans 1/2, résistant, communiste et doit être fusillé. Quel rapport entre un gamin, dans la crasse d’une geôle nazie et le XV de France ?
Cela n'a rien à voir avec un match de rugby. Le rugby ce n'est pas la guerre, c'est du sport, c'est un jeu collectif. Il faut savoir respecter les choses !
Veuillez m'excuser, je n'ai pas compris. De quoi s'agit-il ? La mémoire du jeune Guy Môquet, fusillé à 17 ans par les nazis, amalgamé au rugby pour redonner du punch à une équipe ? D'un côté le sacrifice d'une vie au nom de la liberté, et de l'autre au nom de la gloriole et de millions d'Euros ? C'est impossible. Ce doit être d'une erreur d'interprétation ou un bug informatique. Pouvez vous me rassurer pour que je puisse garder ma sérénité ?
07 septembre 2007
Voici le maquis
J'ai une admiration sans bornes pour les résistants. Ne les oubliez pas, ils ont souvent donné leur vie pour notre liberté, ils ont bravé l'ennemi, ils ont été torturés............. Combien aujourd'hui auraient encore ce courage? Ceux qui viennent dire : "moi je ne parlerai pas", ne savent pas ce qu'ils disent. Attendez d'y être avant de parler.
Un grand merci du fond du coeur pour votre courage, votre détermination et pour tout ce que vous avez fait au péril de votre vie.
Aux jours de la désespérance
Quand le malheur s'est abattu
Nous refusons toute allégeance
Car l'ennemi sera vaincu.
Voici les maquis de France
De la montagne ils ont surgi
Ils s'affirment dans un grand cri:
Voici tous les maquis de France (bis)
Qu’importe nos appartenances
Nous les soldats de la Nation
Et parce que nous aimons la France
Nous remplissons notre mission
Voici les maquis de France
De la montagne ils ont surgi
Ils s'affirment dans un grand cri:
Voici tous les maquis de France (bis).
Le saboteur de la grand'ville
Et l'intraitable pamphlétaire
En unissant leurs forces vives
Sauront faire plier l'adversaire.
Voici les maquis de France
De la montagne ils ont surgi
Ils s'affirment dans un grand cri:
Voici tous les maquis de France (bis)
Des profondeurs de la mine
Jusqu'au Vercors et aux Glières
Nous résistons quoi qu’il arrive
Le coeur vaillant et l'âme fière
Voici les maquis de France
De la montagne ils ont surgi
Ils s'affirment dans un grand cri:
Voici tous les maquis de France (bis)
Sonnez cloches de mon village
Battez tambours des volontaires
Afin que rien ne décourage
Le grand sursaut des réfractaires.
04 août 2007
Les secrets d'une trahison
Qui avait dénoncé la jeune fille juive, sa famille et leurs amis, déportés par les nazis en 1944 ? Qui a téléphoné au siège de la Gestapo d'Amsterdam, le 4 août 1944, pour dénoncer les juifs cachés au 263, Prinsengracht, dans les entrepôts de l'entreprise Gies & Co?
Prévenus par ce mystérieux coup de fil, les policiers néerlandais, conduits par l'officier nazi Karl Silberbauer, font irruption ce matin-là dans l'immeuble et découvrent, derrière une bibliothèque, l'entrée de la cachette où les huit clandestins se terraient depuis près de deux ans. Edith et Otto Frank, leurs deux filles et quatre de leurs amis sortent un par un, horrifiés. Silberbauer leur donne cinq minutes pour rassembler leurs affaires, et demande qu'on lui remette argent et objets de valeur. Pour transporter son butin, il ramasse un cartable qui traîne dans la cuisine, le vide rageusement par terre et commence la collecte.
Après l'arrestation, Miep Gies, l'amie de la famille Frank, retrouvera 300 feuilles volantes éparpillées sur le plancher, plusieurs cahiers et le fameux album à carreaux rouge et blanc offert à Anne pour son 13e anniversaire. Miep gardera précieusement les manuscrits jusqu'à la fin de la guerre, pour finalement les remettre à Otto, le père d'Anne, le seul occupant de «l'Annexe» à être revenu vivant des camps d'extermination. Silberbauer n'a pas emporté le plus précieux : le Journal.
On pensait tout savoir de cette vieille histoire dont les protagonistes ont aujourd'hui disparu. Mais il restait un mystère : qui a téléphoné ce matin-là à la police? Qui a vendu Anne et les siens aux Allemands? «Otto n'a jamais voulu évoquer publiquement cette question: il avait peut-être ses raisons», remarque l'historienne Carol Ann Lee, cette Britannique de 35 ans, installée aux Pays-Bas depuis son mariage avec un Néerlandais, a publié en 2002 à Londres une biographie consacrée à Otto Frank, le père d'Anne (1), dans laquelle elle affirme avoir identifié le délateur.
Selon des documents inédits qu'elle a réunis lors de son enquête, il s'agit d'un petit délinquant antisémite nommé Tonny Ahlers, qui, pendant des années, a entretenu des relations ambiguës avec le père d'Anne, le menaçant et le protégeant tour à tour, et qui aurait aussi exercé sur lui un mystérieux chantage après la guerre.
Un demi-siècle après l'arrestation, ces révélations troublantes viennent réveiller les souvenirs de l'Occupation enfouis dans la mémoire des Néerlandais. Elles ont été jugées assez crédibles pour que le gouvernement batave décide d'ouvrir une enquête, confiée à l'Institut néerlandais de documentation sur la guerre (NIWD). C'est dans cette grande bâtisse du XVIIe siècle ayant naguère appartenu à un riche armateur d'Amsterdam, au bord du canal Herengracht, que sont conservés les originaux des manuscrits d'Anne Frank. Institution publique, le NIWD a été également chargé, l'an dernier, d'une enquête sur la responsabilité du contingent néerlandais de l'ONU dans le massacre de Srebrenica, en juillet 1995, dont les conclusions peu glorieuses, rendues en avril 2002, ont provoqué un scandale.
L'enquête sur le dénonciateur des huit clandestins, qui n'est pas moins délicate, a été confiée à David Barnouw, l'un des conservateurs du NIWD. «Il ne faut pas se faire d'illusions, prévient d'entrée l'historien au milieu des boiseries de son bureau envahi de paperasse: tous les témoins de ce drame sont morts et nous n'avons plus les moyens de prouver quoi que ce soit. Cela dit, il faut reconnaître que l'hypothèse avancée par Carol Ann Lee semble bien étayée. Le personnage d'Ahlers paraît un bon candidat. Le meilleur, en tout cas, que nous ayons aujourd'hui.»
Le père
Né à Francfort dans une famille bourgeoise de banquiers, Otto a fait son service militaire pendant la Première Guerre mondiale comme officier allemand. Il se marie et coule des jours paisibles jusqu'à l'arrivée de Hitler au pouvoir. Pressentant l'horreur à venir, il décide, en août 1933, de quitter le pays pour se réfugier aux Pays-Bas, suivi quelque temps plus tard par sa famille. Il monte à Amsterdam une entreprise spécialisée dans la fabrication d'additifs alimentaires et d'épices, Opekta, qui commercialise notamment de la pectine, une substance gélifiante utilisée comme conservateur dans de nombreuses denrées. En 1941, pour échapper aux lois antijuives, il transfère la propriété juridique de son entreprise à un prête-nom néerlandais, ami de la famille, Jan Gies, avant d'entrer dans la clandestinité avec sa famille et quatre amis, en juillet 1942, alors que Margot, la soeur d'Anne, vient de recevoir sa convocation pour le service du travail obligatoire.
Une étrange relation
C'est en interrogeant les rares parents et amis de la famille Frank encore vivants que Carol Ann Lee est tombée sur les premiers indices de l'existence de Tonny Ahlers, le délateur présumé.
Dans un courrier envoyé peu après la guerre à son cousin Bernd Elias, Otto raconte qu'en 1941, avant son entrée dans la clandestinité, Ahlers est venu le trouver et lui a demandé de l'argent pour faire disparaître une lettre de dénonciation qui aurait pu l'envoyer en déportation.
Ce jeune fasciste de 23 ans, membre du parti nazi néerlandais (le NSB), avait entretenu avant la guerre des relations d'affaires avec le père d'Anne, mais il est alors surtout connu comme un voyou antisémite qui vit de trafics et d'expédients. Très inquiet, Otto le paie pour qu'il arrange l'affaire, effectivement étouffée.
«Ahlers savait parfaitement où les Frank s'étaient cachés et il avait toutes les raisons de les trahir, alors que ses affaires battaient de l'aile, reprend Carol Ann Lee. Il était très ami avec un policier néerlandais véreux, Maarten Kuiper, exécuté après la Libération pour avoir dénoncé des centaines de juifs. Ce dernier est venu s'installer chez lui en août 1944, quelques jours avant l'arrestation des occupants de l'Annexe. C'est probablement Kuiper qui s'est chargé de passer le coup de fil, afin de toucher la récompense, qui s'élevait alors à environ 40 couronnes par juif, soit à peu près 250 euros d'aujourd'hui.» Otto ne semble jamais avoir eu le moindre soupçon envers Ahlers, qu'il considérait plutôt comme son sauveur.
En 1945, alors que le jeune nazi est en prison pour collaboration, il va même jusqu'à témoigner en sa faveur en envoyant une lettre à la police néerlandaise!
Chantage
Plus stupéfiant, cette étrange relation entre les deux hommes semble avoir continué longtemps après la guerre. Carol Ann Lee affirme que le délateur a fait chanter le père d'Anne jusqu'à sa mort, en le menaçant de divulguer des détails embarrassants sur son passé. En 1963, alors que s'étalait dans les journaux la photo de Silberbauer, l'ancien SS responsable de l'arrestation, Tonny Ahlers a pris contact avec un journaliste hollandais. Il lui raconte notamment que le père d'Anne Frank faisait des affaires avec l'armée allemande, sa société vendant des marchandises à des intermédiaires de l'Armee Oberkommando, le haut commandement militaire à Berlin. Ces informations, vraies ou fausses, n'ont jamais été publiées. «Il n'y avait là rien d'extraordinaire : de nombreuses entreprises tenues par des réfugiés juifs ont continué à commercer avec l'occupant, car il fallait survivre, explique Carol Ann Lee. Mais, après la guerre, Otto était devenu un personnage célèbre, le père d'une sainte, et pour rien au monde, il n'aurait voulu que cette rumeur se répande.»
Robert Faurisson
Devenu le producteur de l' «entreprise» Anne Frank, celui-ci passait alors son temps à jongler avec les éditeurs, les traducteurs, les scénaristes, les producteurs de cinéma et, surtout, les avocats. Pendant des années, les négationnistes n'ont cessé de mettre en doute l'histoire d'Anne en prétendant que son journal était un faux. L'un des plus acharnés d'entre eux n'est autre que le Français Robert Faurisson, qui a harcelé Otto avant que celui-ci ne le traîne en justice, comme beaucoup d'autres. Il faut dire que le père d'Anne ne s'est pas privé d'édulcorer le contenu du Journal lors de sa première publication, retirant de nombreux passages qu'il considérait comme trop scabreux ou trop intimes. En 1986, une commission de scientifiques a analysé les pages, l'encre et l'écriture des cahiers afin d'en établir formellement l'authenticité.
Mais certains néonazis continuent de se manifester contre celle qu'ils appellent «Anne Frankenstein» : la dernière éruption de ce genre s'est produite en janvier 2001, devant la mairie d'Edimbourg, qui accueillait une exposition sur l'adolescente martyre.
La chape de plomb qui recouvrait la trahison des occupants de l'Annexe va-t-elle se soulever ?
Après la sortie de son livre, l'historienne britannique a été contactée par plusieurs membres de la famille Ahlers, qui, contre toute attente, lui ont fait part de leur soulagement de voir enfin la «vérité» exposée publiquement. «Je n'ai jamais pu le reconnaître ouvertement, mais je suis quasi certain que c'est bien mon père qui a trahi les Frank et j'ai honte de ce qu'il a fait», affirme Anton, son fils de 50 ans. Casper, son frère, aujourd'hui âgé de 84 ans, précise que Tonny lui a avoué personnellement qu'il était bien l'auteur du coup de téléphone à la Gestapo, ce dont il paraissait être fier. Il raconte aussi que, peu de temps après le déménagement d'Otto Frank à Bâle, l'ancien sympathisant nazi a commencé à recevoir régulièrement des sommes d'argent substantielles expédiées de Suisse, et qu'il a vu une lettre signée du père d'Anne où l'on pouvait lire ces mots : « La marchandise a encore une fois été distribuée », ainsi que des références amères au passé.
Tonny Ahlers est mort en 2000, à l'âge de 83 ans, sans avoir jamais été inquiété. Par un étrange caprice du destin, il a rendu son dernier soupir le 4 août, jour anniversaire de l'arrestation d'Anne Frank et des siens.
( 1 ) The Hidden Life of Otto Frank (
[ Extraits in: L’Express – janvier 2003 ]
30 juillet 2007
Nacht und Nebel
Après la libération des premiers camps qui nous a fait prendre conscience de l'horreur, on s'était dit : " plus jamais ça "
Pourtant, ça n'a pas empêcher les hommes de continuer dans la folie. Un exemple ? Le Rwanda, l'Irak, les épurations ethniques, en ce moment la crise du Darfour ! Quand l'homme va-t-il user de sa raison et non de son animalité ?
Réalisé en 1955/1956 par Alain Resnais, "Nuit et Brouillard" est un documentaire français traitant de la déportation des ennemis du Reich à travers dans les camps d'extermination. Le titre du documentaire fait d'ailleurs référence à l'opération nazi "Nuit et Brouillard", qui légalise et ordonne la déportation des ennemis du Reich allemand. Ce décret fut signé le 7 décembre 1941 par le maréchal Wilheim Keitel.
Ce documentaire d'une demi-heure est basée sur des images d'archive et des images tournées lors de la réalisation du documentaire, et s'annonce comme le premier documentaire visant à détruire les absurdes théories du négationnisme. Il décrit d'une manière calme et sereine la vie dans les camps de la mort. Dans cet extrait, les vingt premières minutes de ce documentaire.
Ici encore, des images très dures sont présentes, le film se concluant sur un terrible avertissement :
« Qui de nous veille de cet étrange observatoire, pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part parmi nous il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus … Il y a tous ceux qui n’y croyaient pas, ou seulement de temps en temps. Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »
NB : Certaines images des déportés peuvent se révéler assez dures à regarder.
Nuit et Brouillard 1/2
envoyé par barbarius_76600
Nuit et Brouillard 2/2
envoyé par barbarius_76600
08 juin 2007
Roger Schandalow, l’évadé de Drancy
Des enfants jouent au roller dans une cour bétonnée. Un homme bricole sa voiture, des jeunes tuent le temps sous les arcades. La Muette, à Drancy. Une cité comme beaucoup d’autres. Sauf qu’ici, à l’entrée, un fourgon à bestiaux rappelle les convois de la mort. Dévoyée par les nazis et Vichy durant la Seconde Guerre mondiale, la cité fut l’antichambre de la mort pour 80 000 juifs. Le 25 mai 2001, La Muette a été classée monument historique par le ministère de la Culture. L’arrêté porte sur les façades, les toitures, les cages d’escalier et un tunnel où une incroyable tentative d’évasion collective fut avortée, la veille du grand jour. Au début du mois, Roger Schandalow se souvenait pour nous de ce moment. Le 15 avril dernier, gravement malade, il quittait ce monde. Ce dimanche est célébrée la Journée de la déportation.
" J’ai été dénoncé et arrêté en novembre 1941. Après avoir été emmené au commissariat le plus proche, j’ai été transféré à la prison du Cherche-Midi, une prison militaire. Là, j’ai été condamné à six mois. Je ne savais pas pourquoi. Après avoir payé mes dettes que je ne connaissais pas, je pensais naïvement pouvoir partir. En fait, le 15 juillet 1942, on m’a conduit au camp d’internement de Drancy. J’ai compris que j’avais été arrêté parce que j’étais juif. J’étais un peu abruti, mes bagages ont été fouillés et ont m’a mis dans une chambrée. Nous devions être 2 000 ou 3 000 en tout dans le camp. "Tu as de la chance d’arriver aujourd’hui, m’ont dit les gardiens, demain, il y aura beaucoup de monde." Le lendemain, c’était la rafle du Vél’ d’Hiv. Un ancien collègue de la vie civile m’a trouvé un travail. Je suis ainsi devenu sous-chef d’escalier puis chef d’escalier. Distribuer la nourriture, nettoyer les paillasses, s’occuper des "escaliers du départ" où s’entassaient, trois fois par semaine, hommes, femmes, vieillards et enfants, à 6 heures du matin, en attendant l’autobus, faisaient partie de mes tâches quotidiennes. Travailler protégeait un peu de la déportation. Nous savions que les déportés partaient vers les pays de l’Est, sans avoir une idée bien précise de leur sort. Alors, nous avions inventé un mot pour désigner cette destination : Pitchipoï.
J’ai tenu le coup. Sans doute n’étais-je pas trop mal considéré puisqu’un jour, un de mes "condisciples" m’a appris que quelqu’un souhaitait me parler. Je suis allé voir cet homme qui m’a informé d’un projet d’évasion. L’idée était de creuser un tunnel. Il devait partir d’une cave pour s’ouvrir vers un abri antiaérien, près de l’avenue Jean-Jaurès, ce qui représentait une quarantaine de mètres. De cette façon, nous devions pouvoir sortir à l’abri des regards. Car l’objectif était de faire évader un maximum d’internés. Et nous prenions l’engagement de sortir les derniers. Le jour du premier coup de pioche, en septembre 1943, nous étions sept. Beaucoup trop pour faire un trou, pas assez pour faire un tunnel. Nous ne savions pas combien de temps cela prendrait. Dans notre naïveté, nous supposions que nous ferions évader des gens et qu’il y aurait un lendemain pour en faire partir d’autres sans que les Allemands ne s’en aperçoivent.
Petit à petit, l’équipe s’est agrandie. Nous étions désormais une quarantaine à travailler jour et nuit. Il fallait faire très attention et nous avions instauré un système de surveillance. Pour savoir dans quelle direction piocher, certains grimpaient sur le toit avec un compas en bois. N’étant pas un spécialiste de l’artillerie, je n’ai jamais rien compris à leurs calculs. Grâce à des complicités, nous avons obtenu davantage de matériel. Progressivement, le "confort" a été installé dans le tunnel qui faisait environ 1,30 mètre de haut sur 80 centimètres de large. D’abord avec l’électricité qui nous éclairait et qui - reliée à la porte d’entrée du camp - devait nous alerter en cas de danger. Et pour le consolider, nous démontions les planches des lits superposés. Si bien que parfois, certains s’effondraient. Au début, la terre que nous extirpions était placée dans des puisards. Rapidement plein, il a fallu trouver un autre système. Des camarades l’étalaient et la piétinaient pour la tasser sur la surface de la cave. L’oxygène vint à manquer dans le tunnel. Certains, à bout de souffle, étaient tirés par les pieds. Un camarade pharmacien trouva des pastilles d’oxylithe qui dégagent de l’oxygène lorsqu’on y ajoute quelques gouttes d’eau.
Tout cela poursuivait son bonhomme de chemin. Nous avions calculé pouvoir sortir le 11 novembre. Ce jour de fête, l’appel avait lieu une heure plus tard ce qui nous donnait plus de temps pour l’évasion. Le 9, peut-être le 10 novembre, alors qu’il nous restait un ou deux mètres avant le bout du tunnel, les Allemands arrivent. Par des signaux optiques, nous sommes prévenus qu’ils ont demandé les clés des caves. Alerte aux camarades des caves. Vivement sortir de là. Recouvrir, se cacher et se tenir tranquille. L’angoisse. Le temps passe. Je ne saurais vous dire quand exactement les Allemands ont trouvé, à force de fouiller, la cave. Leur attention est attirée par une dénivellation anormale au sol. Dans le tunnel, ils trouvent un pantalon avec, dans la poche, un papier d’emballage. Sur ce papier, un nom. Rapidement, ils arrêtent l’interné en question et l’interrogent en lui tapant la tête contre le mur. L’homme ne parle pas. Finalement, les Allemands menacent de mettre à exécution leurs exactions habituelles : punir beaucoup d’innocents pour la faute d’un. Ce qui voulait dire des femmes et des enfants enfermés dans les caves, sans nourriture. Alors, le prisonnier donne les noms de treize camarades, prenant soin de ne livrer que des hommes qui n’ont pas de famille dans le camp. Après avoir été violemment tabassés, nous sommes emprisonnés dans l’une des caves. Très vite, la solidarité s’organise dans le camp et des internés nous font passer des cigarettes, de la nourriture, enfin ce qu’ils peuvent. Un peu plus tard, les Allemands nous ordonnent de reboucher le tunnel. Que faire, le reboucher ou continuer tout droit ? Il reste si peu de mètres ! L’alternative a été de le reboucher, mais mal. Si d’autres veulent en profiter après nous. Sur une séparation en brique, l’un d’entre nous appose une plaque de ciment et y grave "Ci-gît, la grande illusion de quatorze internés juifs du camp de Drancy" en y joignant nos quatorze signatures. Aujourd’hui encore, nous ne savons pas comment les Allemands ont été avertis. Nous soupçonnons deux camarades qui auraient eu la langue trop longue.
Le 20 novembre 1943, jour de la déportation, on nous rase entièrement la tête avant de nous conduire dans le car qui nous mène à la gare. On savait que rien ne nous attendait de bon et nous avions toujours à l’esprit de nous évader. Dans le wagon, nous nous arrangeons pour être ensemble. Il faut sauter avant Metz, car après, c’est la zone allemande. J’ai fait mon service militaire là-bas, et je savais qu’il fallait agir lorsque le train ralentit, dans la côte de Lérouville, près de Bar-le-Duc. Parmi nos camarades, se trouvaient deux anciens rugbymen, des forces de la nature. Ils arrachent les barreaux et douze d’entre nous sautent, par équipes de deux ou trois. On se retrouve en pleine campagne, la nuit, le crâne rasé, sans aucun bagage, aucune nourriture. Avec mon compagnon de route, Claude Aron, nous arrivons dans un petit village et avec de faux papiers confectionnés par la suite, nous avons pu franchir la ligne de démarcation pour rejoindre Lyon. Claude est retourné dans la Résistance. Arrêté de nouveau, il a été reconduit à Drancy. Déporté à Auschwitz, il fut assassiné dès son arrivée.
Sur les quarante qui ont creusé le tunnel, nous sommes neuf survivants. Nous continuons à nous voir. On est pas bavard, pas vantard. Nous avons gardé cette histoire pour nous. Dans les années quatre-vingt, un gymnase a été construit à côté de l’ancien camp de Drancy. C’est ainsi que le tunnel a été découvert, et nous aussi, par la même occasion. En 1993, la municipalité nous a réunis pour la première fois. Aujourd’hui, je pense que nous aurions pu nous évader, mais quelques-uns seulement. Avec de la chance, on va dire les trois ou quatre premiers. "
Propos recueillis par Nadine Debussay
01 août 2006
Le chant des partisans
LE CHANT DES PARTISANS
Paroles : Maurice Druon, Joseph Kessel. Musique: Anna Marly 1943
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.
Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau: dynamite...
C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rèves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...
Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...
Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...
29 juin 2006
Destination AUSCHWITZ avec Robert Desnos
Certains poèmes de Desnos sont connus de tous les enfants.
Qui ne connait "La fourmi" ?
LA FOURMI
Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête,
Ça n'existe pas, ça n'existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards,
Ça n'existe pas, ça n'existe pas.
Une fourmi parlant français,
Parlant latin et javanais,
Ça n'existe pas, ça n'existe pas.
Eh! pourquoi pas?
Trente chante fables pour les enfants sages (paru en 1944)
Destination AUSCHWITZ avec Robert Desnos
Par André Bessière - préface de Marie-Claire Dumas Ed. l'Harmattan, 2001, 303 pages
Il faut remercier André Bessière d'avoir de nouveau " forcé sa mémoire " afin de nous livrer son témoignage à la fois sur l'horreur des camps et sur le calvaire d'un poète dont la poésie voulait faire barrage à la barbarie. En effet l'auteur jeune, résistant de 18 ans, fut le compagnon d'infortune et " voisin de paillasse " de celui qu'Aragon, dans un émouvant poème, appelle :
" Robert le Diable, …..
celui qui partit de Compiègne accomplir jusqu'au bout sa propre prophétie là-bas où le destin de notre siècle saigne… ".
Robert Desnos, l'un des poètes du " Surréalisme " et ami d'André Breton est très vite devenu, dès le milieu des années 30, touché par la guerre civile espagnole, antifasciste et militant contre l'antisémitisme, l'ancien pacifiste qu'il était écrit en 1938 :
" Je chante ce soir non ce que nous devons combattre Mais ce que nous devons défendre…… ".
Après la " Drôle de guerre " il rentre en résistance intellectuelle contre Vichy dirigé par le " Maréchal Ducono " et l'occupant. Avec Youki, sa femme, dans l'appartement de la rue Mazarine ils reçoivent tous ceux qui partagent leurs idées, Eluard, Picasso et bien d'autres et à qui ils font partager leur optimisme. Il rentre ensuite dans le réseau de renseignements " Agir ". Son poste au journal " Aujourd'hui ", dirigé par un inconditionnel de la collaboration Georges Suarez, va lui permettre de fournir de nombreux renseignements aux responsables Anglais du réseau. Il rentrera aussi en relation avec le mouvement " Combat " et Jean Bruller, c'est à dire " Vercors " l'un des fondateurs des éditions de Minuit où il signera de son pseudonyme " Pierre Antier " un poème " Ce cœur qui haïssait la guerre " où il clame sa révolte contre Hitler et ses partisans et sa foi pour " Ces cœurs qui haïssaient la guerre… et battaient pour la Liberté ".
Il est arrêté, par un " triste Mardi-gras " neigeux du 22 février 1944 et quelques jours plus tard transféré au camp d'internement de Royal-lieu près de Compiègne. André Bessière relate minutieusement la vie dans ce camp, anti-chambre de la déportation, où il fera connaissance avec le poète, " amusé par son excentricité vestimentaire et décontenancé par son humour ", dont l'arrivée dans ces tristes lieux s'est vite répandue. Desnos y retrouvera quelques connaissances dont Maurice Bourdet du " Poste parisien ". Plein d'énergie et d'imagination " Robert le Diable " est de toute les distractions intellectuelles du camp, c'est le poète racontant " le Surréalisme ", sa vie et dialoguant avec tous les détenus, s'attirant de Vincent Badie, l'un des 80 [députés] qui surent dire non à Pétain, cette phrase : " Mes félicitations pour ces heures d'oubli que vous nous dispensez si généreusement ".
Le 27 avril 1944, à cent vingt par wagon, c'est le départ pour un " hallucinant voyage " vers Auschwitz-Birkenau, quatre mois à peine avant que " le Veilleur du Pont-au-Change n'accueille les armées libératrices ". Quatre jours plus tard c'est l'arrivée dans ce que l'auteur appelle " les écuries de la mort " ou étonnamment et courageusement Desnos devenu le matricule 185.443 s'essaye à communiquer à ses camarades son optimisme. Devant l'horreur de ce camp, à la vue de ces milliers de détenus faméliques, et des menaces d'exterminations proférées par les " Kapos ", pour Desnos et les quelques compagnons qu'il retrouve comme Rémy Roure une seule idée : " survivre et vivre pour témoigner… ".
Le 14 Mai nouveau départ, cette fois si pour le camp Buchenwald où l'enfer est à peu de chose près identique, " où les journées s'écoulent moroses, interminables, parfois interrompues d'incidents….. " avec la faim comme compagne. Au début juin Robert Desnos et André Bessière vont être affectés dans le même commando de travail à Flöha en Saxe dans une usine de production des fuselages d'avions. Peu manuel le poète " déambule " avec un balai dans les ateliers, privilégié avec les colis de nourriture que lui fait parvenir Youki qu' il partage, permettant une bonne mais provisoire survie. Allongés sur le même châlit, touchante la relation que fait l'auteur de ses dialogues avec le poète, de ses bons mots et de ce rituel où Robert Desnos donne à ses compagnons ses consultations " Clé des songes " qui annoncent toujours le bonheur futur et la liberté. Dans le quotidien de Flöha, fin 44, où la faim, le froid, la fatigue et la violence, dominent, l'on voit Robert Desnos entraîner ses compagnons à " vivre sa vie d'artiste " avec une verve animatrice et un entrain étonnant. Avril 45, tandis que les Alliés resserrent leur étau sur l'Allemagne, la faim et les mauvais traitements ont affaibli le poète, tandis qu'une nouvelle tragédie va commencer pour tous les déportés qui vont être jetés, par leurs tortionnaires, sur les routes Allemandes, pour former " les derniers convois de la mort ".
Après trois semaines d'une marche épuisante, le 7 mai, veille de la cessation des combats, le convoi où se traîne Desnos épuisé arrive au camp de Theresienstadt. Robert Desnos rongé par la fièvre va rentrer à l'hôpital militaire russe, où les médicaments font défaut, " sa flamme " l'abandonnera, au matin du 8 juin1945. Encore une fois, merci à André Bessière, pour les deux très forts témoignages qu'il nous donne dans ce livre : celui remarquable et peu connu des dernières années du poète et celui terrible de vérité de l'horreur des camps exauçant ainsi l'un des vœux " du passant de la rue Saint-Martin " : celui de témoigner.
Jean Novosseloff, Secrétaire Général-adjoint de l’association " Mémoire et Espoirs de la Résistance "
Dernière photo de Robert Desnos, juste après sa libération. Il est très affaibli.
Robert Desnos meurt le 8 juin 1945, dans le camp de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie.
Histoire d'un " dernier poème "
Après la guerre, est publié un dernier poème de Desnos, qui apparaît comme l'essence même de la poèsie concentrationnaire :
J'ai tellement rêvé de toi
J'ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu'il ne me reste plus rien de toi,
Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres,
D'être cent fois plus ombre que l'ombre,
D'être l'ombre qui viendra et reviendra
Dans ta vie ensoleillée.
1945
En réalité, ce texte est le résultat d'une traduction approximative à partir du tchèque de la dernière strophe d'un poème de Desnos paru avant la guerre, "J'ai tant rêvé de toi"
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.
Corps et biens, 1930
Que s'est-il passé ? Desnos a-t-il recopié, comme on le dit parfois, ce poème de 1930, sur un morceau de papier d'emballage trouvé sur lui ? Puis, ce poème aurait paru dans la presse tchèque de la libération ?
Quoiqu'il en soit, ces deux versions se répondent en écho. Un poème d'amour prémonitoire, qui fait sa place à l'ombre et un bref poème de fin de vie, où l'ombre a pris le dessus.
« Jusqu'à la mort, Desnos a lutté. Tout au long de ses poèmes l'idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c'est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d'expression. Il va vers l'amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d'un peuple soumis à la prudence, à l'économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d'affranchissement et ses envolées imprévues. »
Paul Éluard, discours prononcé lors de la remise des cendres du poète, octobre 1945
30 avril 2006
La rose de la mémoire
Henry Bulawko: La rose de la mémoire "Un récit in Après Auschwitz" n° 254 (janvier 1995)
© Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie 1995 - Reproduction interdite sauf pour usage personnel.
Un survivant du camp d'Auschwitz, qui s'était caché lors de l'évacuation du camp devant l'avance de l'Armée Rouge, l'avait trouvée parmi les déchets, non loin du four crématoire au deux-tiers détruit.
II est sorti de son trou dès qu'il lui apparut que les tortionnaires étaient partis. II se croyait seul, mais des groupes d'autres déportés, certains restés auprès des malades intransportables, commençaient à se montrer au grand jour.
On se croisait, étonné de ne pas être le seul survivant ; les autres, par milliers, étaient partis en évacuation, par trains découverts ou à pied, par moins 30 degrés. On posait des questions dans l'espoir de retrouver un parent, un ami.
II lui était difficile d'admettre qu'il pouvait enfin circuler sur ce terrain gelé et crevassé, sans entendre les hurlements des S.S., les aboiements des chiens, sans craindre les coups de feu ou de gourdins...
II était libre, mais il hésitait encore à se l'avouer. Autour de lui, on s'agitait, certains craignant que les S.S. aient laissé des charges explosives. Mais les bandits étaient partis en hâte. Ils s'étaient souvenus des horreurs qu'ils avaient accumulées en terre soviétique (eux ou leurs semblables) et ils craignaient le châtiment qu'on leur réservait.
Le survivant s'éloigna du lieu où d'autres s'agitaient, mais ses pas le ramenaient vers l'emplacement où se trouvait une partie de la carcasse du crématoire. Qu'y cherchait-il? II ne le savait pas lui-même.
Tout autour, il y avait des pans de mur, de la pierraille, des détritus de toutes sortes, des chiffons déchiquetés — tout ce qui représentait la fin d'un monde. Mais il n'en avait pas encore conscience. Ce qu'il savait, c'est que dans ces ruines et lambeaux se trouvaient les restes d'une humanité qui avait connu ici une fin tragique. Y aurait-il un après ?
Soudain, il s'arrêta. Au milieu de l'amas qui jonchait le sol, il vit poindre une couleur. Son regard, en s'approchant, découvrit quelque chose qui ressemblait à une plante, à une fleur peut-être.
Comment était-ce possible? A l'ombre du crématoire, aucune plante ne pouvait survivre, car la cheminée déversait sa fumée dont retombaient des restes calcinés, d'un noir rougeâtre, qui tuait toute vie.
Les oiseaux avaient disparu depuis longtemps, fuyant les odeurs mortelles.
II se pencha, dégagea ce qui s'avéra réellement être une fleur, mieux — une rose. Mais une rose étrange aux pétales parsemés de taches noires.
Délicatement, il la caressa. Soudain, elle se détacha d'elle-même de son plant et vint se nicher au creux de sa main, comme pour y chercher un peu de chaleur, un peu de vie.
Avec délicatesse, il la tint, de crainte de l'abîmer, de voir ses pétales se détacher, s'envoler poussées par le vent glacé.
Mais non, elle restait la, paisible, allongée dans sa paume. N'avait-elle pas survécu aux déchets du crématoire, au gel de la terre, aux pluies dévastatrices.
Soudain, des bruits de joie parvinrent jusqu'à lui. II entendit des Français et des Françaises crier « les Russes sont là ».
Et il vit de loin venir les libérateurs, des soldats pour qui la guerre n'était pas terminée. Auschwitz-Birkenau, avec son lot d'horreurs, n'était qu'une halte sur la route qui allait les conduire à Berlin.
Y eut-il la fête? II ne s'en souvient plus. On soigna les malades, on apprit aux affames à manger, à reprendre les gestes « normaux » de la vie. Il avait vaguement conscience de ce qui lui arrivait.
Quand il se retrouva, quelque temps après dans un centre de regroupement de Katowice, il s'aperçut, non sans étonnement, que sa rose, qu'il avait oublié d'arroser, se trouvait toujours parmi les divers objets et vêtements qu'il avait rassemblés. Elle était toujours là, apparemment vivante.
II la contempla, intrigué ; l'était-elle vraiment, vivante?
Comment est-ce possible? Elle aurait dû se réduire en cendres depuis longtemps. Mais non, elle était là et il ne sut si elle incarnait la vie retrouvée ou la mort installée à jamais dans sa mémoire.
Ce qui était évident, c'est qu'elle n'était pas une fleur comme les autres. De rose, elle n'avait que la forme, mais les taches noires lui enlevaient cette couleur vive qui en faisait la beauté. Etrange alliage en vérité! Qu'en faire? La rejeter? Que non! Quand il l'avait prise dans sa main, il avait eu l'impression qu'elle s'y blottissait, comme si elle avait trouvé l'abri qu'elle cherchait, heureuse d'être arrachée à l'amoncellement nauséabond qui la retenait prisonnière.
Le rescapé l'enveloppa délicatement dans un mouchoir et la plaça dans la vieille valise récupérée sur un tas abandonné. Ceux qui les avaient apportés là de leur ville ou village où des gens vivaient « normalement », avaient disparu à travers la cheminée que les S.S. appelaient, dans leur langage à l'humour macabre, le « Himmel-Kommando » ; le « Kommando du ciel ».
De Katowice, on transféra le groupe, par train, jusqu'à Odessa. On traversa l'Ukraine, des villes détruites, des terres brûlées. A Odessa, des bateaux anglais et néo-zélandais allaient ramener les déportés, prisonniers et travailleurs civils (on reconnaissait ces diverses catégories à leur apparence et à leurs vêtements) à Marseille.
Plusieurs fois. en cours de route, il rechercha la rose-noire dans le coin de sa valise qui l'abritait , elle était toujours là, intacte...
Quand il rentra à Paris et qu'il retrouva un chez-soi (ce qui n'était pas simple car ils étaient nombreux ceux auraient souhaité ne pas voir revenir les Juifs envoyés au loin), il se mit à ranger ses affaires.
Vint le tour de la rose-noire, et il se demanda qu'en faire. La mettre dans un bocal approprié, un petit vase rempli d'eau? Visiblement, elle n'en avait pas besoin.
II la plaça provisoirement sur la cheminée, dans un plateau doré qui semblait lui convenir. Un jour, il allait falloir lui trouver un meilleur gîte, un lieu qui lui conviendrait mieux. Plusieurs fois, en cours de route, il s'était demandé si cette fleur étrange lui appartenait ou si elle portait en elle un mystérieux message.
C'est en la fixant, immobile et immuable, qu'une pensée se glissa dans son esprit:
-- Ce n'est pas une rose ordinaire. II n'en est pas de semblable, recouverte de taches noires, et qui plus est, en état de résister au déroulement des jours, des semaines et des mois.
Puis ce fut comme une révélation:
-- Cette rose, qui n'en est pas une, qui a poussé au pied du crématoire, n'est pas une simple fleur. C'est un symbole : celui de la mémoire.
Et c'est ainsi qu'il choisit de la dénommer. Le rescapé possédait donc « la rose de la mémoire ».
II en était le dépositaire, mais n'appartenait-elle qu'à lui seul?
Certes, non, elle était la mémoire de tous ceux qui n'étaient pas revenus, qui avaient disparu dans les cimetières invisibles où les corps se transformaient en cendres que le vent emportait et éparpillait au gré de son humeur.
Quelque part dans le cimetière du Père Lachaise, non loin du lieu où l'on éleva le modeste monument dédié aux victimes d'Auschwitz, il la replanta dans un coin discret où elle ne risquait pas d'être écrasée.
Au cours des temps, il avait réalisé qu'il était inutile de l'arroser, elle ; elle avait en elle sa propre sève inépuisable. Souvent, il venait la voir et un dialogue muet s'échangeait entre eux, répétant les mots chambre-à-gaz, crématoire, sélection, « Sonder-Behandlung » traitement spécial, musulmans, désinfection, Zyklon B, Himmel Kommando, évoquant les cendres s'échappant de la cheminée du crématoire.
Langage codé, décrypté par les anciens, qui permettait, à l'aide d'une serviette et d'une savonnette, d'abuser ceux que l'on envoyait à la mort. Pour d'autres, on fut moins délicat : la matraque, la balle dans la nuque, le coup mortel ou, plus simplement, la mort par l'épuisement, la maladie ou la faim.
L'homme et la rose étaient réunis par un passé qui s'estompait peu à peu, renaissant à chacune de leurs rencontres.
Vint le moment où le rescapé cessa de venir caresser sa rose du regard. Oh! II ne l'avait pas oubliée, mais ses forces, qu'il avait mises à contribution lors de son combat quotidien contre la mort, l'avaient abandonné.
Avant de s'éteindre, il avait demandé que son corps soit incinéré. Et en un triste jour pluvieux, un petit cortège passa devant la rose noire pour se rendre au Colombarium. C'est là que ses cendres allaient prendre place à jamais.
Un mystérieux instinct permit à la rose noire de réaliser que c'était son ami qu'on amenait et qu'elle ne le reverrait plus.
Malgré leur proximité, il n'y eut plus d'échange entre eux.
Et la rose-noire, comme si elle comprenait qu'elle n'avait plus personne à attendre, se mit à décliner. Elle s'étiola.
Tombèrent d'abord les points noirs propres à sa personnalité. Puis, redevenue une fleur pareille aux autres, elle perdit ses pétales, s'effrita, avant de devenir une petite masse informe qu'un balai dispersa.
Passant, qui viens te recueillir devant un des monuments érigés au cimetière du Père Lachaise, ne recherche plus dans leur ombre l'étrange fleur qu'il t'a paru apercevoir lors d'un précédent pèlerinage.
La rose de la mémoire a disparu avec le dernier témoin.
Juin 1994
13 avril 2006
Le martyre d'Oradour-sur-Glane
Le samedi 10 juin 1944, à 8 heures du matin, c'est sans méfiance particulière que les habitants d'Oradour-sur-Glane voient des chenillettes chargées de soldats allemands pénétrer dans le village et s'y arrêter.
Oradour-sur-Glane est reliée par un tramway à Limoges, distante de 17 km. C'est une bourgade de 300 à 400 habitants. Avec les hameaux et fermes des environs, la commune en compte au total 1200 dont quelques centaines de réfugiés du village de Charly, en Moselle.
En ce mois de juin, les fenaisons viennent d'être faites et les granges sont pleines à craquer de foin.
Les habitants vaquent paisiblement à leurs activités. Ils ne savent pas que la veille, les Allemands ont pendu 99 malheureux otages aux balcons de Tulle, à une centaine de kilomètres au sud de Limoges...
Représailles
Trois jours plus tôt, les maquisards de la région ont fait sauter un pont pour freiner la remontée des troupes allemandes vers la Normandie où les Alliés viennent de débarquer. Deux soldats allemands ont été tués dans l'opération.
Ils appartiennent à la 2ème division SS Panzer Das Reich. Cette division a pratiqué la terreur en URSS avant d'être repliée à Montauban, dans le Sud-Ouest de la France.
En bon connaisseurs, les Allemands surnomment la région la «petite Russie» par allusion à l'action importante de la Résistance.
Le général Lammerding, qui commande la division Das Reich, s'est fixé des ratios en représailles des attaques de maquisards : 3 otages exécutés par Allemand blessé, 10 par Allemand tué.
Après avoir organisé les brutales représailles de Tulle, le général ordonne à la 3ème compagnie du régiment Der Führer de détruire aussi Oradour-sur-Glane. Puis il part pour la Normandie.
Le commandant de la compagnie, Dickman, planifie l'opération avec ses adjoints, le capitaine Kahn et le sous-lieutenant Barth.
Les trois hommes ont sous leurs ordres environ 120 SS, pour la plupart très jeunes. Il s'agit de forces spéciales qui pratiquent plus volontiers la répression que la guerre et se sont déjà illustrées en Russie dans l'extermination des populations civiles.
À Oradour, nul ne devine encore le drame qui va se dérouler dans les heures suivantes.
L'horreur
Tandis que les premières chenillettes pénètrent dans le village, d'autres soldats allemands, aux ordres du sous-lieutenant Barth, ratissent les champs des environs et poussent les habitants vers le village.
En début d'après-midi, le bourg est cerné et toute la population est rassemblée sur le champ de foire sous le prétexte d'une vérification d'identité, sans oublier les enfants des écoles, sous la surveillance de leur maître. Les SS agissent dans le calme et la population s'exécute sans broncher.
Les hommes sont séparés des femmes et des enfants. Ils sont divisés en six groupes de quelques dizaines de personnes. Chaque groupe est conduit sous bonne garde vers une grange.




