Un blog pour moi toute seule !

Vous trouverez ici mes coups de gueule, mes états d'âme, mes joies, mes peines, mes passions, mes amours, mes emmerdes et bien d'autres choses ! Bonne visite !

31 octobre 2007

A la croisée des mondes

image_upload

Dans un monde parallèle pas très éloigné du nôtre, Lyra, pensionnaire dans une prestigieuse université anglaise, sent bien qu'elle n'est pas tout à fait comme les autres. Quand son ami Roger est enlevé, elle s'aperçoit que d'autres enfants ont été kidnappés en vue d'horribles expériences. Lyra se lance sur la trace des Enfourneurs, leurs terribles ravisseurs...

Extrait :

Chapitre I : La carafe de Tokay

Lyra et son dæmon traversèrent le Réfectoire où grandissait l'obscurité, en prenant bien soin de rester hors de vue des Cuisines. Les trois longues tables qui occupaient toute la longueur du Réfectoire étaient déjà dressées, l'argenterie et les verres réfléchissaient la lumière déclinante, et les longs bancs étaient tirés, prêts à accueillir les convives. Les portraits des anciens Maîtres étaient accrochés aux murs, tout là-haut dans la pénombre. Lyra atteignit l'estrade, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule vers la porte ouverte des Cuisines et, ne voyant personne, elle s'approcha de la table surélevée. Ici, les couverts étaient en or, pas en argent, et les quatorze sièges n'étaient pas des bancs en chêne, mais des chaises en acajou dotées de coussins en velours.
Lyra s'arrêta à côté de la chaise du Maître et donna, de l'ongle, une chiquenaude sur le plus grand des verres. Le tintement clair résonna dans le Réfectoire.
– Tu n'es pas sérieuse, chuchota son dæmon. Sois sage.
Il se nommait Pantalaimon, et, à cette heure, il avait pris l'apparence d'un papillon de nuit marron pour passer inaperçu dans l'obscurité du Réfectoire.
– Ils font bien trop de bruit dans les Cuisines pour nous entendre, répondit Lyra à voix basse. Et l'Intendant n'apparaît qu'au premier son de cloche. Cesse de t'inquiéter.
Malgré tout, elle appuya la paume de sa main sur le cristal qui continuait de résonner, et Pantalaimon s'éloigna dans un battement d'ailes pour se glisser par l'entrebâillement de la porte du Salon, située à l'autre extrémité de l'estrade. Il réapparut presque aussitôt.
– Il n'y a personne, chuchota-t-il. Mais nous devons faire vite.
Accroupie derrière la table, Lyra fila jusqu'à la porte et pénétra à l'intérieur du Salon ; là, elle se redressa en regardant autour d'elle. L'unique lumière provenait d'une cheminée, dans laquelle des bûches flamboyantes se tassèrent légèrement au moment où son regard se posait sur elles, faisant jaillir dans l'âtre une fontaine d'étincelles. Lyra avait passé presque toute sa vie au Collège, mais jamais encore elle n'avait vu le Salon : seuls les Érudits et leurs invités pouvaient entrer ici, et uniquement les hommes. Les servantes elles-mêmes ne faisaient pas le ménage dans cette pièce. Cette tâche était réservée au Majordome.
Pantalaimon se posa sur l'épaule de Lyra.
– Alors, tu es contente ? On peut s'en aller maintenant ? murmura-t-il.
– Ne dis pas de bêtises ! J'ai envie d'en profiter !
C'était une vaste pièce, avec une table ovale en bois de rose verni, sur laquelle étaient posés plusieurs carafes et des verres, ainsi qu'un nécessaire de fumeur en argent avec un râtelier à pipes. Sur un buffet, non loin de là, se trouvaient un petit poêlon et un panier contenant des têtes de coquelicot.
– Ils ne manquent de rien, hein, Pan ? commenta-t-elle à voix basse.
Elle s'assit dans un des fauteuils en cuir vert. Celui-ci était si profond que Lyra se retrouva presque allongée, mais elle se redressa et glissa ses jambes sous ses fesses pour contempler les portraits sur les murs. D'autres Érudits, sans doute : en toge, barbus, sinistres, ils la regardaient, du haut de leurs cadres, avec un air de désapprobation solennelle.
– À ton avis, de quoi parlent-ils ici ? commença Lyra.
Mais, avant d'avoir achevé sa question, elle entendit des voix de l'autre côté de la porte.
– Derrière le fauteuil, vite ! murmura Pantalaimon.
En un éclair, Lyra jaillit du fauteuil pour s'accroupir derrière le dossier. Hélas, ce n'était pas le fauteuil le mieux adapté pour se cacher : il était situé au milieu de la pièce et, à moins de ne faire aucun bruit...
La porte s'ouvrit et la lumière changea : un des intrus tenait une lampe qu'il déposa sur le buffet. Lyra apercevait ses jambes, dans leur pantalon vert foncé et leurs chaussures noires lustrées. C'était un domestique.
Puis une voix rauque demanda :
– Lord Asriel est-il arrivé ?
C'était le Maître. Alors que Lyra retenait son souffle, elle vit le dæmon du serviteur (un chien, comme presque tous les dæmon des serviteurs) entrer en trottinant et s'asseoir sagement près de lui ; puis les pieds du Maître apparurent à leur tour, chaussés des souliers noirs usés qu'il portait toujours.
– Non, Maître, répondit le Majordome. Aucune nouvelle non plus de l'Aërodock.
– Il aura faim en arrivant, je suppose. Conduisez-le directement au Réfectoire.
– Très bien, Maître.
– Avez-vous décanté à son intention une bouteille de ce tokay particulier ?
– Oui, Maître. Le 1898, comme vous l'avez ordonné. Je me souviens que sa Seigneurie a un faible pour ce vin.
– Parfait. Vous pouvez disposer, maintenant.
– Avez-vous besoin de la lampe, Maître ?
– Oui, laissez-la. Vous penserez à venir l'entretenir au cours du repas.
Le Majordome s'inclina légèrement et pivota sur ses talons pour s'en aller ; son dæmon, bien dressé, le suivit en trottinant. De sa cachette qui n'en était pas vraiment une, Lyra vit le Maître se diriger vers une imposante penderie en chêne dans un coin de la pièce, décrocher sa toge suspendue sur un cintre et l'enfiler péniblement. Le Maître avait été un homme robuste, mais il avait maintenant plus de soixante-dix ans ; ses mouvements étaient raides et lents. Son dæmon avait pris l'apparence d'un corbeau, et dès que le Maître eut fini d'enfiler sa toge, l'oiseau s'élança du haut de l'armoire pour venir se poser à sa place habituelle, sur son épaule droite.
Lyra sentait que Pantalaimon était rongé d'angoisse, même s'il ne faisait aucun bruit. Elle, au contraire, éprouvait un délicieux sentiment d'excitation. Le visiteur auquel le Maître avait fait allusion, Lord Asriel, n'était autre que son oncle, un homme qu'elle admirait et redoutait grandement. On racontait qu'il s'occupait de haute politique, d'explorations secrètes et de guerres lointaines, et Lyra ne savait jamais à quel moment il allait réapparaître. C'était un homme au tempérament féroce : si par malheur il la surprenait dans cet endroit, il la punirait sévèrement, mais ce ne serait qu'un mauvais moment à passer.
Cependant, ce qu'elle vit ensuite changea totalement le cours de ses pensées.
Le Maître sortit de sa poche un papier plié qu'il déposa sur la table. Après avoir ôté le bouchon d'une carafe contenant un vin à la riche robe dorée, il déplia le papier et versa dans la carafe un filet de poudre blanche, avant de chiffonner la feuille et de la jeter dans le feu. Il prit ensuite, dans sa poche, un crayon avec lequel il remua le vin, jusqu'à ce que la poudre soit totalement dissoute, et il remit le bouchon sur la carafe.
Son dæmon émit un bref et faible croassement. Le Maître lui répondit à mi-voix et ses yeux ternes aux paupières tombantes balayèrent la pièce, puis il ressortit par où il était entré.
– Tu as vu ça, Pan ? murmura Lyra.
– Évidemment que j'ai vu ! Dépêchons-nous de filer avant l'arrivée de l'Intendant !
Mais au moment même où il prononçait ces mots, le tintement unique d'une cloche résonna à l'autre bout du Réfectoire.
– La cloche de l'Intendant ! s'exclama Lyra. Je croyais que nous avions davantage de temps.
Pantalaimon fila à tire-d'aile vers la porte du Réfectoire, et revint tout aussi rapidement.
– L'Intendant est déjà là, dit-il. Et tu ne peux pas sortir par l'autre porte...
L'autre porte, celle par laquelle le Maître était entré et sorti, donnait sur le corridor très fréquenté qui reliait la Bibliothèque à la Salle des Érudits. À cette heure, il était encombré d'hommes qui enfilaient leur toge pour le dîner, ou s'empressaient de déposer des papiers et des porte-documents dans la Salle des Érudits, avant de pénétrer dans le Réfectoire. Lyra avait envisagé de repartir par où elle était venue, croyant disposer de quelques minutes supplémentaires avant que ne retentisse la cloche de l'Intendant.
Si elle n'avait pas vu le Maître verser cette poudre dans le vin, peut-être se serait-elle risquée à affronter la colère de l'Intendant, ou à traverser, en espérant ne pas se faire remarquer, le corridor encombré. Mais elle était désorientée et hésitait.
Soudain, elle entendit un pas lourd sur l'estrade. L'Intendant venait s'assurer que le Salon était prêt à accueillir les Érudits après le dîner pour le vin et les pavots. Alors, elle se précipita vers la penderie en chêne, ouvrit la porte, se cacha à l'intérieur et referma la porte, juste au moment où l'Intendant entrait. Elle n'était pas inquiète pour Pantalaimon : la pièce était sombre, et il pouvait toujours se glisser sous un fauteuil.
Elle entendait la respiration pénible de l'Intendant et, par l'entrebâillement de la porte mal fermée, elle le vit arranger les pipes sur le râtelier à côté du nécessaire de fumeur et jeter un coup dœil en direction des carafes et des verres. Après quoi, il aplatit ses cheveux sur les oreilles avec ses deux paumes et s'adressa à son dæmon. L'Intendant était un domestique, son dæmon était donc un chien ; mais c'était un domestique de rang supérieur, et le chien aussi par conséquent.
En vérité, il avait l'aspect d'un setter roux. L'air soupçonneux, il regardait partout autour de lui, comme s'il sentait la présence d'un intrus, mais il ne s'approcha pas de la penderie, au grand soulagement de Lyra. Elle avait peur de l'Intendant, car il l'avait déjà corrigée à deux reprises.
Elle entendit un petit chuchotement ; Pantalaimon s'était faufilé dans l'armoire à ses côtés.
– Et voilà, on est obligés de rester là, maintenant ! Pourquoi est-ce que tu ne m'écoutes jamais ?
Elle attendit pour répondre que l'Intendant soit parti. Son travail consistait à surveiller le service de la table haute, et elle entendait les Érudits qui pénétraient dans le Réfectoire, le murmure des voix, le frottement des pieds.
– Une chance que je ne t'aie pas écouté, dit-elle en chuchotant. On n'aurait pas vu le Maître verser le poison dans le vin. Pan, c'était le tokay dont il a parlé au Majordome ! Ils veulent assassiner Lord Asriel !
– Comment sais-tu que c'est du poison ?
– Évidemment que c'est du poison ! Souviens-toi, il a ordonné au Majordome de quitter la pièce avant de le verser. Si cette poudre avait été inoffensive, peu importait que le Majordome soit présent ! Et je sais qu'il se passe des choses en ce moment... c'est politique. Les domestiques en parlent depuis plusieurs jours. On peut empêcher un meurtre, Pan !
– Jamais je n'ai entendu de telles sottises. Crois-tu que tu pourras rester coincée dans cette penderie exiguë pendant quatre heures ? Je vais aller jeter un coup d'œil dans le couloir. Je te ferai signe dès que la voie sera libre.
Il quitta son épaule et s'envola, et Lyra vit apparaître sa petite ombre dans le rai de lumière.
– C'est inutile, Pan, je reste ici, déclara-t-elle. Il y a une autre toge ou je ne sais quoi dans la penderie. Je vais l'étendre par terre et m'installer confortablement. Il faut que je sache ce qu'ils ont l'intention de faire.
Elle s'était accroupie. Prudemment, elle se releva en tâtonnant, pour ne pas faire de bruit en heurtant les cintres, et s'aperçut que la penderie était en réalité plus spacieuse qu'elle ne l'avait cru. Il y avait là plusieurs toges et épitoges, certaines bordées de fourrure, la plupart doublées de soie.
– Je me demande si elles appartiennent toutes au Maître, murmura-t-elle. Quand d'autres collèges lui décernent des grades honoris causa, peut-être qu'ils lui offrent aussi de jolies toges, et il les range dans cette penderie pour se mettre sur son trente et un... Dis, Pan, tu crois vraiment que ce n'est pas du poison qu'il a mis dans le vin ?
– Si, répondit le dæmon. Je pense que c'en est, comme toi. Je pense aussi que ça ne nous regarde pas. Et je pense que t'en mêler serait la chose la plus stupide que tu aies jamais faite dans ta vie. Cette histoire ne nous concerne pas.
– Ne dis pas de bêtises ! s'exclama Lyra. Je ne vais pas rester là sans bouger pendant qu'ils font boire du poison à mon oncle !
– Allons-nous-en d'ici, alors.
– Pan, tu es un froussard.
– Parfaitement. Puis-je te demander ce que tu as l'intention de faire ? Tu vas jaillir tout à coup et arracher le verre de sa main tremblante ? Qu'avais-tu donc en tête ?
– Rien du tout, et tu le sais bien, répliqua-t-elle sèchement. Mais après avoir surpris le geste du Maître, je n'ai pas le choix. Tu sais ce qu'est la conscience, n'est-ce pas ? Comment pourrais-je aller m'asseoir à la Bibliothèque, ou ailleurs, et me tourner les pouces, en sachant ce qui va se passer ? Ce n'est pas mon intention, tu peux me croire !
– Voilà ce que tu attendais depuis le début, dit le dæmon après un moment de réflexion. Tu voulais te cacher ici et espionner. Comment ne l'ai-je pas compris plus tôt ?
– D'accord, je l'avoue. Tout le monde sait qu'ils se réunissent pour une chose secrète. Ils accomplissent une sorte de rituel. Et je voulais savoir ce que c'était.
– Ça ne te regarde pas ! Si ça les amuse d'avoir des petits secrets, sois plus intelligente qu'eux, et laisse-les faire. Se cacher et espionner, c'est bon pour les enfants.
– Je savais que tu dirais ça. Cesse donc de m'embêter maintenant.
Tous deux restèrent silencieux pendant un moment; Lyra assise de manière inconfortable au fond de la penderie, Pantalaimon, posé sur une des toges, agitant d'un air suffisant ses antennes temporaires. Une tempête de pensées se déchaînait dans la tête de Lyra, et son désir le plus cher aurait été de les faire partager à son dæmon, mais elle aussi avait sa fierté. Peut-être devrait-elle essayer de faire le tri sans son aide.
En fait, elle était surtout inquiète, mais pas pour elle-même. À force de se trouver dans des situations délicates, elle avait fini par s'y habituer. Non, cette fois, elle s'inquiétait au sujet de Lord Asriel, et se demandait ce que tout cela signifiait. Ce n'était pas souvent qu'il venait ici au Collège, et le fait que sa visite ait lieu dans une période de fortes tensions politiques indiquait qu'il ne venait pas seulement pour manger, boire et fumer avec quelques vieux amis. Elle savait que Lord Asriel et le Maître étaient l'un et l'autre membres du Conseil du Cabinet, l'organe consultatif particulier du Premier Ministre ; mais les réunions du Conseil se déroulaient au Palais, et non pas dans le Salon de Jordan Collège.
Depuis plusieurs jours, une rumeur faisait chuchoter les domestiques du Collège. On racontait que les Tartares avaient envahi la Moscovie, et qu'ils déferlaient actuellement vers Saint-Pétersbourg au nord, d'où ils pourraient contrôler la mer Baltique et dominer finalement toute l'Europe de l'Ouest. Or, Lord Asriel se trouvait jusqu'à maintenant dans le Grand Nord : la dernière fois qu'elle l'avait vu, il préparait une expédition en Laponie...
– Pan, murmura-t-elle.
– Quoi ?
– Crois-tu qu'il va y avoir la guerre ?
– Pas maintenant. Lord Asriel ne viendrait pas dîner ici si elle devait éclater la semaine prochaine ou dans quinze jours.
– Oui, c'est bien ce que je pensais. Mais plus tard ?
– Chut ! Quelqu'un vient !
Lyra se redressa et approcha son œil de l'entrebâillement de la porte. C'était le Majordome qui venait s'occuper de la lampe comme le lui avait ordonné le Maître. La Salle des Érudits et la Bibliothèque étaient éclairées par une lumière alcaline, mais pour le Salon, les Érudits préféraient les anciennes lampes à naphte. Tant que vivrait le Maître cela ne changerait jamais.

Posté par leblogdechris à 20:42 - La bibliothèque - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 octobre 2007

L'enfance d'un monstre

00_Presentation_DL106400_012Dans un livre événement à paraître le 11 octobre chez Plon, le grand romancier américain Norman Mailer revisite la jeunesse d’Adolf Hitler. Mais que sait-on vraiment des années de formation du Führer de l’Allemagne nazie ? Par François Dufay - © Le Point.fr

Quand l’un des monstres sacrés de la littérature américaine s’attaque au pire monstre de l’Histoire, cela fait forcément des étincelles ! Avec Un château en forêt , premier tome d’une trilogie à grand spectacle, Norman Mailer retrace en 450 pages hallucinées, tourbillonnantes d’énergie négative, l’enfance d’un chef nommé Adolf Hitler. Une manière, pour ce romancier de 84 ans, au style de boxeur et à la tripe métaphysique, de s’interroger sur l’immixtion, bien réelle à ses yeux, de Satan dans notre monde...

Comment, en effet, le mal absolu peut-il revêtir les traits innocents d’un bambin ? Comment une enfance terne, une adolescence sans relief peuvent-elles déboucher, quelques décennies plus tard, sur ces monceaux de cadavres ? De Dino Buzzati à Eric-Emmanuel Schmitt, ce sujet périlleux a tenté plus d’un écrivain. Mais personne, sans doute, n’aura fouillé aussi profond que Mailer le terreau peu ragoûtant d’où a surgi le Führer de l’Allemagne nazie. Incestes, deuils, échecs, complexes, frustrations en tout genre : se parachutant au sein d’une famille austo-hongroise des années 1900, le romancier américain se vautre avec délectation dans le linge sale des Hitler. Dans cette sorte de famille Adams en culottes de peau, ça empeste le tabac, ça fornique, ça se masturbe et ça défèque - souvent de peur. Les vieux administrent des roustes aux jeunes, ou leur font des fellations. Et le strudel, sous l’effet de colères homériques, ressort parfois par les narines !

Au milieu de ce marigot, le jeune Adolf – « Adi », comme l’appelle Mailer –, gamin effacé et « pisse-au-lit », s’initie aux joies de la sélection naturelle en s’occupant des ruches paternelles, et surmonte ses peurs en martyrisant frères ou camarades. Le Diable lui-même couve en coulisses cet élément prometteur, le narrateur du livre n’étant autre qu’un démon mineur, futur SS, chargé de son éducation ! Car Norman Mailer croit sinon au bon Dieu, du moins à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres. Traquant l’instant où le mal s’insinue dans les existences les plus banales, l’imaginaire du romancier s’accroche à de scabreux éléments biographiques : ascendance incestueuse, violence des rapports d’Adolf avec son père, sexualité perturbée, et même, selon certains, absence d’un testicule...

Seul problème : ces faits « avérés », répercutés de biographie en biographie, sont-ils vraiment fiables ? A Mein Kampf  – cette autofiction à but de propagande — puis aux hagiographies de l’ère nazie, ont succédé après 1945 des travaux d’historiens, qui ont l’inconvénient de déduire le commencement de la fin. Le syllogisme est tentant : puisque Hitler a envoyé à la chambre à gaz des millions de personnes, il arrachait forcément, enfant, les ailes aux mouches et battait ses camarades de classe, de préférence juifs. Or les témoignages sont fragiles, parfois douteux, et les reconstructions hasardeuses. D’autant que Hitler, quand il était au pouvoir, ne s’est pas privé de faire disparaître certains souvenirs gênants. Entre délires interprétatifs et sources clairsemées, que sait-on vraiment des années de formation de « l’être humain le plus mystérieux du siècle » (dixit Norman Mailer), né le 20 avril 1889 à Braunau-am-Inn, paisible bourgade austro-hongroise ?

Si ses origines recèlent une part de mystère, une chose est sûre : Adolf Hitler est bien le fils de ses parents ! Adulte, le Führer ressemblera à un étonnant « morphing » de ses géniteurs. De son père, Alois, fonctionnaire des douanes, il aura le masque renfrogné, ténébreux. De sa mère, Klara, née Pölzl, il tient l’ovale du visage et le regard bleu-gris halluciné de lycanthrope. Bonne ménagère germanique, adepte des trois K (Kinder, Küche, Kirche – enfants, cuisine, église), Klara couve d’autant plus Adolf qu’il est son quatrième enfant, mais le premier à survivre. Elle se montre entièrement soumise à son mari, dont elle est la troisième épouse. Avec ses favoris à la François-Joseph, Alois Hitler (un nom, à l’orthographe fluctuante, qui signifie « petit propriétaire ») est un agent des douanes passionné d’apiculture, coureur de jupons et pilier de Gasthaus.

Petite curiosité : avant de convoler, les époux Hitler, issus de cousins germains - une réalité répandue dans les campagnes du XIXe siècle -, ont dû obtenir une dispense de Rome. L’ascendance incestueuse du petit Adolf est encore plus marquée si, comme certains éléments le laissent supposer, Alois, né enfant illégitime sous le nom de Schicklgrüber et reconnu tardivement comme un rejeton du compagnon meunier Johann Georg Hitler, est en réalité, comme certains indices le laissent penser, le fils de son frère, Johann Nepomuk, qui se trouve être aussi le grand-père de Klara Pölzl ! Le père de Hitler aurait alors convolé et enfanté Adolf avec la petite-fille de son oncle. Brodant sur cette consanguinité, Norman Mailer, lui, dans son livre, pousse plus loin le bouchon, en imaginant qu’Alois est le propre père de sa femme...

Mais une autre hypothèse a aussi couru, encore plus dérangeante, sur la généalogie du dictateur : son père ne serait pas le fils de Johann Georg ni de Johann Nepomuk, mais d’un juif ! Une allégation propagée par les Mémoires rédigés par l’avocat et dirigeant nazi Hans Frank, dit « le boucher de Cracovie », dans sa cellule à Nuremberg avant sa pendaison. Un jour de 1930, le chef suprême lui aurait confié avoir reçu une lettre d’un parent émigré, l’informant, dans l’intention de le faire chanter, qu’il aurait du sang juif dans les veines. La grand-mère paternelle de Hitler, placée comme domestique chez un riche commerçant de Graz, aurait en effet été engrossée, comme cela était courant à l’époque, par le fils de la maison. Hitler aurait chargé Frank d’enquêter discrètement sur cette embarrassante affaire. Mais voilà : les recherches menées à Graz, après la guerre, pour identifier et retrouver ce dénommé Frankenberger, ou Frankenreiter, n’ont jamais rien donné. Pas de famille juive de ce nom à Graz, où rien ne prouve que la grand-mère de Hitler ait jamais mis les pieds... En revanche, au chapitre des origines raciales « impures », il n’est pas improbable que le « caporal bohémien », comme l’appelait avec mépris le maréchal Hindenburg, ait eu du sang slave, sa famille étant originaire de la région du Waldviertel, jadis peuplée de Tchèques.

En 1895, la famille Hitler déménage dans les environs de Linz, une ville dont, plus tard, le dictateur voudra faire la capitale de l’Autriche annexée. Le petit Adolf est un enfant sage et un écolier studieux, fan des romans indiens de Karl May et des illustrés glorifiant la raclée infligée aux Français en 1870. Aucune trace d’animaux torturés, de sadisme en culottes courtes. N’en déplaise à Norman Mailer, « les efforts pour retrouver dans le petit enfant le pervers qui se cachait dans le dictateur meurtrier se sont révélés fort peu convaincants », note l’historien britannique Ian Kershaw, dans sa biographie de référence (Flammarion).
Mais voilà : dès son entrée dans le secondaire - non au lycée, mais à l’école primaire supérieure, plus ouverte sur la vie professionnelle ]–, ses résultats scolaires s’effondrent, au point qu’il redoublera sa sixième. Adolf restera un demi-cancre très insuffisant en mathématiques, nul en français et même en histoire... Manifestement, ce garçon malingre, replié sur lui-même, qui doit marcher une heure à pied pour gagner le collège, est perturbé. A-t-il été traumatisé par la mort de son petit frère Edmund, décédé à l’âge de 6 ans d’une rougeole qui a dégénéré en encéphalite ? Aurait-il développé lui-même une forme plus bénigne de la maladie, ce qui expliquerait les troubles nerveux – crampes d’estomac, tics – dont il a souffert toute sa vie ? Dans son roman, Norman Mailer, lui, n’y va pas par quatre chemins : renversant les faits, il imagine que cet enfant démoniaque a volontairement contaminé son frère en l’embrassant...

En 1903, c’est son père, Alois, qui est foudroyé par une crise cardiaque dans une taverne. Hitler ne laissera jamais transparaître, dans Mein Kampf , autre chose qu’une révérence filiale pour ce « bon Allemand ». Paula, la petite soeur de Hitler, confiera ultérieurement que l’irascible Alois battait son fils. Face à ce père assez despotique, Adolf a clairement pris le parti de sa mère. Souffrant lui-même d’un complexe d’infériorité face à cette figure paternelle autoritaire, le garçon, passionné de dessin, fera le choix d’une vie d’artiste, en rupture avec son milieu petit-bourgeois et un destin programmé de fonctionnaire. « J’avais des nausées à penser que je pourrais être un jour prisonnier dans un bureau ; que je ne serais pas le maître de mon temps », écrit-il dans Mein Kampf .

A 16 ans, il abandonne définitivement ses études. Il gardera toujours une rancoeur contre les professeurs et une culture décousue d’autodidacte. On sait peu de chose sur la vie de patachon et de songe-creux qu’Adolf mène alors à Linz, puis à Vienne, en compagnie d’un nommé August Kubizek, fils de tapissier rencontré à l’opéra. Fanatique de Wagner – il verra dix fois Lohengrin  —, Hitler joue les dandies, arborant un embryon de moustache et une canne à pommeau. Indifférent à l’effervescence culturelle viennoise, il se grise des exploits des Parsifal à casque d’acier, des Walkyries à tresses blondes et des entreprises surhumaines des héros 100 % aryens.

Son destin, il en est désormais convaincu, est d’être lui aussi un immense artiste. Patatras ! Par deux fois il va être recalé sèchement à l’entrée de l’Académie viennoise des Beaux-Arts. « Travaux insuffisants, trop peu de portraits », jugent les examinateurs. Pis : l’année suivante, celui qui se croit un peintre de génie n’est même pas admis à concourir, sur la seule vue de son dossier ! Une humiliation dont il se garde bien d’informer sa famille, ne serait-ce que pour ne pas être privé des 25 couronnes reçues d’elle chaque mois. Les croûtes signées Hitler qu’on a conservées ne donnent certes pas tort au jury des Beaux-Arts, mais sans doute aurait-il été préférable, pour l’Histoire du XXe siècle, qu’il se montrât moins sévère...

Et les femmes, dans tout cela. Rien à signaler, sinon un béguin platonique pour une jeune élégante. Allergique à tout contact physique, le futur dictateur, à la fois dégoûté et fasciné par le sexe, rêve de s’installer en couple avec Kubitzek dans une villa dont il aurait dessiné lui-même les plans, grâce à la fortune que va lui procurer un billet de loterie ! Quand il s’avère qu’il a misé en vain, il entre dans une rage folle... Rien, décidément, ne va. Entre ses deux échecs aux Beaux-Arts, Adolf a perdu sa mère, décédée à l’âge de 47 ans d’un cancer du sein. Il semble qu’il ait soigné avec dévouement cette femme qui fut sans doute le seul être qu’il ait aimé. « Jamais je n’ai vu quiconque aussi terrassé par le chagrin qu’Adolf Hitler », attestera dans ses souvenirs le médecin de famille, le docteur Bloch. Certains ont vu dans cet épisode la source fantasmatique de l’antisémitisme de Hitler. Horrifié d’imaginer sa mère auscultée, palpée par le brave docteur, Hitler aurait inconsciemment rendu, à travers lui, le peuple juif responsable de sa mort... Pourtant, même au plus fort des persécutions, le docteur Bloch échappera aux camps d’extermination, grâce à la protection spéciale du Führer.

A Vienne, la galère, pour Hitler, ne fait que commencer. Faute d’avoir assuré ses arrières, son échec imprévu aux Beaux-Arts va le précipiter dans la misère. Sans le sou, le futur maître de l’Europe dort dans des cafés ou à la belle étoile, devenant un véritable SDF. En 1909, crasseux, affamé, il en est réduit à hanter un asile de nuit, parmi les clochards et les vagabonds, puis, l’année suivante, emménage dans un foyer pour hommes. Il y séjournera trois ans, vivotant de la vente de ses tableaux – des vues bancales de Vienne, aux tonalités ternes et criardes, aux perspectives de cauchemar – qu’un comparse écoule auprès de commerçants, souvent juifs. Il est impliqué dans de minables embrouilles.

« Dure école » que cette existence de déclassé, mais formatrice, à en croire Mein Kampf . Comme le souligne Ian Kershaw, « loin de lui inspirer quelque solidarité avec les idéaux du mouvement ouvrier, sa déchéance des années 1909-1910 ne fait qu’amplifier son hostilité envers la social-démocratie ». C’est avec répugnance qu’il voit passer le « long serpent » des ouvriers qui manifestent. Surtout, dans la véritable « Babel ethnique » qu’est Vienne, capitale d’un empire multinational, il est sidéré de découvrir que les Allemands sont noyés au milieu des Tchèques, Hongrois, Croates, Polonais, Ruthènes et autres « métèques », sans parler des Juifs. Le futur Führer saura se souvenir des discours antisémites entendus chez les démagogues locaux, y compris le maire de Vienne.

Pourtant, ce tableau d’un éveil politique, d’une Bildung de chef charismatique, tel qu’on peut le lire dans Mein Kampf , sonne faux. Du moins aux yeux d’un chercheur comme Lionel Richard, auteur de D’où vient Adolf Hitler (éd. Autrement) : « Avant la guerre, Hitler n’est en rien le meneur pan-germaniste et antisémite qu’il prétendra avoir été. Il n’y a pas trace d’antisémitisme chez lui à l’école, alors que très rares étaient les classes qui ne comptaient pas d’élèves juifs. A Linz comme à Vienne, il partage les sentiments “nationaux-allemands” ambiants, sans se distinguer. Aucun de ses camarades de chambrée ne rapportera des propos antijuifs dans sa bouche pendant la guerre. C’est seulement en 1918-1919, prenant en charge les sentiments de la société allemande, que Hitler deviendra antisémite. »

Quoi qu’il en dise, il n’est pas non plus un militariste de choc. Au contraire, en 1913, s’il quitte Vienne pour Munich, c’est vraisemblablement pour se dérober à ses obligations militaires ! Il est vrai qu’il exècre l’Empire austro-hongrois, dont il aurait dû porter l’uniforme. Silhouette frêle, mèche sur le front, joues creuses, il vivra quinze mois de ses aquarelles dans la capitale bavaroise. Le 2 août 1914, jour de la déclaration de la guerre, une photo, devenue historique, le saisit par hasard au milieu d’une marée humaine, agitant ses chapeaux. Détail curieux : avec sa moustache taillée au carré, le personnage qu’on y voit ressemble plus au Hitler de 1925 qu’à celui de 1914. De là à penser qu’il s’agirait d’un montage réalisé à des fins de propagande par celui qui sera son photographe officiel, Heinrich Hoffmann...

Voilà l’indolent Autrichien happé par le maelstrom de l’Histoire. Sous le casque à pointe de l’armée allemande, Hitler fera la guerre comme estafette, sera gazé à Ypres et finira décoré de la croix de fer. Pourtant, ce soldat bien noté ne deviendra pas officier, tout simplement, estime Lionel Richard, « parce qu’il aurait dû changer de poste pour un sort plus incertain, plus dangereux. Estafette, il avait le privilège, ce qui lui sera très utile un peu plus tard, de se mouvoir dans l’ombre des officiers ».
Car le grand responsable de la montée du nazisme, c’est peut-être, sans qu’il l’ait vraiment su, un capitaine nommé Karl Mayr. En 1919, alors que l’Allemagne vaincue bouillonnait d’une fièvre révolutionnaire, c’est lui qui décèlera, chez ce troufion autrichien de 30 ans à la moustache en croc, des dons d’orateur-né. Vibrante de démagogie et de populisme, l’éloquence hypnotique d’Hitler va faire merveille pour maintenir dans le droit chemin les soldats tentés par le bolchevisme. Pour la première fois, ce raté, qui jusque-là s’était laissé porter par les événements, révèle ses funestes talents. La « brutalisation » née de la guerre, le « coup de poignard dans le dos » de la défaite, et la xénophobie de la société allemande vont faire le reste.

Norman Mailer « Un château en forêt », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard Meudal (Plon).

Posté par leblogdechris à 19:05 - La bibliothèque - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 juin 2007

La petite fille dans le placard

427188

A six ans Laurence est enfermée par sa mère dans un placard. Sa faute ? Avoir attrapé la rougeole ... et être un risque de contamination pour son petit frère. Elle restera des mois dans sa sombre prison, à attendre de "guérir", à espérer qu'on n'oubliera pas aujourd'hui de lui donner à manger, à rêver surtout que sa mamie, la seule personne lui ayant jamais montré un peu de tendresse, viendra la sauver ...

Le regard candide d'une enfant humiliée, martyrisée, oubliée, sur le monde parfois insensible et souvent cruel des adultes. Le récit déchirant mais pourtant plein de vie d'une enfant meurtrie.

***

Extrait :

Il fait noir, tout noir. Je grelotte. Mon dos ruisselle. J'ai peur, oh tellement ! J'entends des voix, je colle mon oreille à la porte. Un petit rai de lumière filtre par l'entrebâillement, mais mon placard à moi est dans l'obscurité presque complète.
Mon nez se fronce. C'est vrai qu'il sent mauvais ce placard, il sent l'antimite. Je l'avais déjà senti, avant, quand maman l'ouvrait pour y prendre ses affaires et que je la suivais. Mais ça, c'était avant. Maintenant, elle a fait faire un « dressing », comme elle dit. Alors ce grand placard, il est vide. C'est pour ça qu'on a pu y mettre mon petit lit.
Je claque des dents et je suis en nage. Des papillons monstrueux aux têtes hilares me font des grimaces. Ça va pas, maman, ça va pas, tu sais, je me sens si mal. Mais je sais bien que maman ne viendra pas. Elle est chez les Durché en train de faire un bridge, et papa doit l'y retrouver. Ils ne rentreront pas avant très tard ce soir. Je l'ai entendu dire à Tata. Tata non plus ne viendra pas avant de m'apporter mon dîner. Elle m'aime pas, Tata. Je le sais, ça aussi, parce qu'elle n'arrête pas de me le dire : « Si tu crois que ça m'amuse de m'occuper de toi ! J'ai assez à faire avec ton frère. Et puis lui, il est petit à 3 ans ! Tandis que toi, t'en as déjà 6, alors tu peux bien te débrouiller toute seule maintenant ! Et, lui, au moins, il est beau et intelligent par-dessus le marché ! » C'est ma faute, à moi, si je suis toute maigre ? Tata, elle, elle est grosse. Comme un éléphant.
« Vaut mieux faire envie que pitié », qu'elle me dit tous les jours en me tressant les nattes. Et elle tire, aïe, ça fait mal, ne pas pleurer, surtout ne rien dire, elle serait trop contente, elle tirerait encore plus. Moi, je ne trouve pas qu'elle fasse envie. Les garçons non plus d'ailleurs. Elle est toujours toute seule, malgré ses 27 ans. Vieille fille comme dit papa en se moquant d'elle. C'est peut-être ça qui la rend si méchante ? Pas avec Charles mon petit frère en tous cas, non ça, avec lui, elle est très gentille. C'est sûr ! Mais moi, elle me déteste.
Oh, j'ai mal au cœur, j'ai des bourdonnements dans la tête. Et puis ici, je respire plus. Maman, pourquoi tu t'es jamais occupée de moi ? Ça va pas tu sais, et Tata ne viendra pas. Toi non plus, il y a longtemps que j'ai compris.

J'ai 6 ans à peine, des jambes comme des allumettes et un cœur gros comme ça. C'est mon cœur chez moi qui prend toute la place. Mais ce cœur gigantesque, personne n'en veut. Ni maman, ni Tata, ni mon petit frère qui suce son pouce tranquillement alors qu'on m'a attaché les mains pour que je me « déforme pas le palais ». Ni papa. Sait-il seulement que j'existe ? Si, bien sûr ! Parfois, un baiser dans le cou, un clin d'œil furtif, mais vite, avant que maman s'en aperçoive.
Elle ne m'avait pas voulu maman, enfin pas vraiment. Je le sais parce que je les entends qui parlent. J'entends tout et je sais tout.
Pendant sept ans elle avait refusé de me faire. C'est seulement quand papa avait décidé de la quitter qu'elle était « tombée » enceinte. Comme ça, sans le faire exprès (mais moi je crois qu'elle l'avait voulu, au contraire), elle avait trébuché sur sa grossesse et s'était raccrochée à papa pour se soutenir.
« Tu ne peux plus me lâcher maintenant que j'attends TON enfant. » Et elle avait brandi son certificat de grossesse avec la fierté d'un bachelier. Piégé, Georges avait dû tout accepter. Ses migraines, ses nausées, ses envies.
« Tu ne dois plus rien me refuser. Ça ferait du mal à ton enfant. »
Fait. Comme un rat. Mais un rat, c'est malin ; ça trouve toujours un couloir pour s'échapper.
« Très bien. Tu as gagné, je reste ! Mais désormais ma vie privée m'appartient. Je la vivrai comme je voudrai ! »
Mais qui peut vivre sa vie comme il le veut ? Pas lui en tout cas.
Cet enfant que Rose portait, c'était son enfant à lui, elle le lui rappelait à chaque instant. Et cet enfant déjà, devenait une croix à porter, un lien d'acier qui le retenait prisonnier de celle qu'il voulait fuir.

Une main me secoue.
« Réveille-toi, allez dépêche-toi, réveille-toi je te dis ! Il faut que tu manges. Voilà ta soupe. Vite avant que le médecin revienne. »
Une voix sèche qui me vrille les oreilles. Et puis une nouvelle odeur. Un parfum bon marché, grossier.
Mes paupières sont en plomb. Je fais des efforts désespérés pour les ouvrir. Ma gorge me brûle. Le potage est presque froid, heureusement. Il a dû attendre, mais ce sera plus facile à avaler.
Tata est là, dans l'encoignure, sévère comme le croquemitaine dont elle me parle tous les soirs. Cette fois encore, elle n'y manque pas :
« Mange tout, sinon le croquemitaine viendra te chercher pour te croquer dans la forêt. Il aime bien les petites filles toutes maigres. Je me demande pourquoi d'ailleurs, moi je les trouve plutôt moches... » et elle éclate de rire, son rire qui secoue son double menton, sa grosse poitrine, son ventre, comme une mer en furie qui s'agite et qui gronde. La mer gronde et j'ai mal au cœur. Ne pas vomir. Surtout ne pas... Trop tard. Un jet acide a jailli de ma gorge tandis que je me noie dans mes larmes.

Posté par leblogdechris à 17:51 - La bibliothèque - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 décembre 2006

Charlotte Delbo

2707316385

Venues de toutes les régions de France et de tous les horizons politiques, issues de toutes les couches sociales, représentant toutes les professions, d'âges mêlés mais où dominait la jeunesse, deux cent trente femmes quittaient Compiègne pour Auschwitz, à trois jours et trois nuits de train dans les wagons à bestiaux verrouillés, le 24 janvier 1943.
Sur deux cent trente, quarante-neuf reviendraient, et plus mortes que vives.
La majorité d'entre elles étaient des combattantes de la Résistance, auxquelles était mêlée la proportion habituelle de “ droit commun ” et d'erreurs judiciaires.
Nous disons “ proportion habituelle ” parce qu'il est apparu que deux cent trente individus constituaient un échantillon sociologique, de sorte que ce livre donne une image de tous les convois de déportés, montre tous les aspects de la lutte clandestine et de l'occupation, toutes les souffrances de la déportation.

Charlotte Delbo, comme Picasso (Guernica), comme Alain Resnais (Nuit et brouillard), comme Claude Lanzmann (Shoah), a choisi de rendre compte des camps nazis par la distance particulière de l’art – cette fois l’écriture.
Charlotte Delbo fut l’une des quarante-neuf rescapées du camp d’Auschwitz sur les deux cent trente femmes déportées “ politiques ” que comptait le convoi du 24 janvier 1943.
Elle est décédée le 1er mars 1985.

***

Madeleine Chapsal (L'Express, 14 février 1966).

On dirait des fiches de police. Ça commence par les « A », et ça continue, comme ça, jusqu'aux « Z ». Jeanne Alexandre, née Borderie (« Muguette ») ; Marie Alizon (« Mariette ») et sa sœur (« Poupette ») ; Marie-Jeanne Bauer, née Gantou ; Marguerite Chavaroc, née Boucher ; Jeanne Hervé, Line Porcher, Alice Vitterbo, Madeleine Zany... En tout, deux cent trente. Rien que des femmes. La plus âgée est née en 1875, la plus jeune en 1925. Elles viennent de tous les coins de la France, le Cantal, les Vosges, la Bretagne, Bourges, le Midi, Paris. Certaines sont nées à l'étranger. La plupart avaient des métiers simples : couturières, coiffeuses, blanchisseuses, fermières, femmes de ménage, ou bien elles étaient ménagères. Vingt-sept appartenaient à des professions dites libérales : médecins, professeurs, assistantes sociales, secrétaires. Beaucoup étaient communistes, la plupart n'avaient pas d'opinions politiques bien déterminées. Aucune n'était juive.
Elles ont fait connaissance un dimanche, le 24 janvier 1943, dans les fourgons à bestiaux qui les emportaient en Allemagne.
Quarante-neuf -sont revenues. L'une d'entre elles s'appelle Charlotte Delbo. En 1946, elle a écrit un livre sur la réalité d'Auschwitz, non d'information, mais de littérature, qui a été publié l'année dernière et s'est vendu à plus de quinze mille exemplaires, dans la collection « Femme » (Gonthier).
Cette année, elle publie, aux Éditions de Minuit, Le Convoi du 24 janvier, série de fiches biographiques sur ses 229 compagnes, plus la sienne. Cette lecture est fascinante. L'horreur d'Auschwitz était dans le livre précédent : Aucun de nous ne reviendra. Ici, c'est autre chose, c'est de l'Histoire, l'Histoire au niveau où elle se fait, à celui de l'individu, de la femme qui accepte un soir de loger un inconnu, de la jeune écolière qui glisse dans sa serviette, parmi ses livres de classe, une série de tracts ; de l'épouse de l'imprimeur, qui ne savait rien, qui est arrêtée quand même, tandis que l'on fusille son mari au Mont-Valérien.
« En faisant ce livre, dit Charlotte Delbo, je voulais seulement répondre à la question : qui étaient ces femmes qui se trouvaient avec moi ? Qu'avaient-elles fait ? Dans la plupart des cas, en effet, nous ne le savions pas, et elles sont mortes avant de nous l'avoir dit. J'ai commencé mes recherches l'année dernière, j'ai retrouvé les noms, les adresses, les parents, grâce à l'Amicale d'Auschwitz, grâce aussi à la mémoire des survivantes (nous nous réunissions par petits groupes de trois ou quatre pour tenter de mettre en commun nos souvenirs). J'ai écrit aux familles, je suis allée les voir.
- À vous, qui connaissez tragiquement ce sujet, cette enquête vous a-t-elle fait découvrir quelque chose ?
– D'abord à quel point c'est douloureux et totalement présent pour les enfants. Beaucoup sont venus à ma première lettre, et dans un état d'émotion ! Ils voulaient des précisions sur la vie là-bas, celle de leur mère, comment elle est morte. C'était comme si je leur racontais la mort de leur mère survenue la veille, comme si ça c'était passé hier. Je sortais de là vidée, pendant plusieurs mois j'en ai perdu le boire et le manger... Et puis j'ai découvert qu'il y a une différence entre les enfants qui avaient moins de quatre ans et les plus grands. Ceux qui avaient moins de quatre ans sont plus profondément marqués, mutilés.
– Pourquoi ?
– La réponse que je propose : ceux de moins de quatre ans n'ont aucun souvenir vivant de leur mère ; quand ils pensent à elle, ils n'ont que des images atroces, squelettes en vêtements rayés, femmes tondues, couvertes de poux... Ceux qui étaient plus âgés étaient déjà mieux organisés dans la vie ; à côté des images d'horreur, ils ont aussi celles de maman faisant joyeusement la vaisselle, leur donnant une gifle, les embrassant, ils savent ce qu'elle aurait voulu qu'ils fassent dans la vie... Et puis il n'y a pas que les images, il y a les mots.
– Les mots ?
– J'ai vu un frère et une sœur qui avaient alors quatorze et seize ans. Depuis, ils se sont mariés, ils ont des enfants. Après les larmes et l'émotion, mais passons, ils m'ont dit avec reconnaissance : « Nous ne pensions qu'à ça, mais nous ne parlions jamais d'elle, ni des camps, nous ne pouvions pas en parler parce que nous ne savions pas comment faire, nous n'avions pas les mots. Mais vous en parlez si naturellement que, depuis que nous vous avons vue, nous pouvons désormais en parler entre nous, vous nous avez montré que l'on pouvait employer les mots de la vie ordinaire, pour ce qui nous paraissait du domaine de l'extraordinaire.
– Y a-t-il eu chez certains de ces enfants une réaction de colère, du genre : « Notre mère nous a abandonnés, elle est allée faire de la Résistance au lieu de s'occuper de nous » ?
– Oui, tout au début, mais maintenant, c'est passé ; quand ils sont devenus adultes, c'est passé. La plupart des membres des familles ont été satisfaits qu'on parle de leur fille, de leur femme, c'était comme une petite compensation. Mais je leur ai bien dit que ça ne serait pas un ouvrage « in memoriam », aux martyrs, mais un travail sociologique. Je sais qu'ils ont acheté le livre.
– Presque toutes vos fiches sur les survivantes se terminent par : souvent malade, très fragile, préfère rester chez elle, ne s'est pas réadaptée...
– Oui, je sais, les gens sont mariés, ils ont eu des enfants, ils ont voulu faire comme tout le monde, ça n'a pas suffi, ils restent marqués...
– Et vous ?
– Ils disent que les gens ne les comprennent pas, mais ne comprennent pas quoi ?, Moi, je n'ai pas ce sentiment. D'abord, je n'ai rien à faire comprendre. Il me semble que j'ai écrit tout ce que j'avais à dire dans Aucun de nous ne reviendra, toute la réalité d'Auschwitz, telle que je l'ai ressentie. Tant pis pour les gens s'ils lisent ça comme un fait divers quelconque, tant pis pour eux et non pour moi s'ils n'entendent pas...
– Pensez-vous qu'une expérience comme la vôtre, aux frontières de la réalité humaine, cela transforme quelqu'un ?
– Ce qui est parti bête est revenu bête ! Et puis il y a autre chose : on était tellement physiquement en danger, en danger immédiat, qu'il n'y avait qu'une chose à faire : nous accrocher à notre ancien être pour le faire durer, s'accrocher à soi, à ce qu'on était avant, on s'est durci dans ce qu'on était – il ne fallait pas laisser filer son être !
– Avez-vous le sentiment d'avoir appris là-bas des choses que vous n'auriez pas sues autrement ?
– On a acquis des connaissances, c'est vrai, mais des connaissances qui ne peuvent pas servir, parce que c'est une expérience hors de la vie.
– Par exemple ?
– Savoir que telle personne partagerait ou non son pain avec moi, à quoi ça me sert maintenant ? Du pain, j'en ai. Savoir que telle personne m'aidera ou non à marcher, à quoi ça me sert ? Je n'ai pas besoin qu'on m'aide à marcher, et puis il y a des taxis, des hôpitaux. Voir les êtres dans leur vérité aiguë, ça ne sert à rien dans la vie courante. Qu'ils soient moyennement sincères, qu'ils tiennent leurs promesses une fois sur deux, ça suffit. Oui, si je m'en donnais la peine, je pourrais deviner ce que vaudraient les gens dans des circonstances exceptionnelles, mais puisqu'on n'y est pas... Voir qu'une personne porte la mort sur elle... On prend comme ça toutes sortes de connaissances qui n'ont pas leur utilité dans la vie normale. Dans une œuvre, peut-être, une pensée, elles peuvent servir, pas dans la vie courante.
– Comment se fait-il que vous n'ayez jamais envie de tuer vos bourreaux, ces « furies » comme vous dites ?
– La haine ne sert à rien, le plus grand recours, c'est de parler. C'est ça qui sauve. Parler de tout. C'est une façon d'exister, le seul mode d'existence. En parlant, on existe, les autres aussi existent. Et l'on se distrait. La seule distraction qui reste. Quand on a parlé, pendant un instant on a réussi à penser à autre chose. En plus, je me suis contrainte à des exercices mnémotechniques, et je suis parvenue à reconstituer cinquante-sept poèmes. Vers par vers. Dans ces circonstances, on y arrive, le vers est dans la mémoire, il n'y a qu'à chercher, il ressortira. Il y a ainsi des auteurs que j'ai mis à l'épreuve de cette réalité-là, j'ai vu ceux qui pouvaient résister à une évocation dans les marais de Birkenau...
– Des auteurs politiques ?
– J'étais une jeune communiste ardente, mais Marx ? la politique ? je dois dire que ça ne m'est jamais arrivé d'y songer ! Non, le mieux, c'était la poésie. Et puis j'avais un grand privilège, j'avais été la secrétaire de Jouvet. Je connaissais des pièces par cœur, les jeux de scène, les éclairages. Je pouvais les réciter en racontant le jeu des acteurs. Je le faisais pour celles qui étaient groupées tout près de moi. Les autres me disaient : « Demain, ça sera notre tour, tu nous donneras Ondine ». Mais on ne pouvait pas faire ça tous les jours. Et puis il y a eu des périodes où j'ai pensé devenir folle, à cause de la soif, d'autres où j'étais aphone, la gorge gelée.
– Quand tout vous y pousse, pourquoi ne pas se laisser mourir ?
– Eh bien ça, je me le demande ! Pourquoi décide-t-on de survivre quand aller au bout de la journée demande déjà un tel effort ? J'avais envie de savoir la suite, c'est vrai, mais on a toujours envie de ça... Il y a aussi que j'ai de l'orgueil, je n'aime pas être la victime... Pourtant, au début, .j'ai décidé que ça ne valait pas le coup. Quand on sait la résistance d'un être humain et quand nous avons vu, en arrivant l'état dans lequel étaient les cadavres. Je me suis dit : s'acharner quelques jours de plus pour faire un mort comme ça, autant mourir tout de suite ! Je l'ai dit aux autres (on pensait à haute voix), je leur ai dit : ça ne vaut pas le coup, autant parti avant de faire un macchabée trop moche. Quelques heures après, le soir, je vois Josée Alonso qui s'approche de mon carré :
« Viens un peu par ici, j'ai quelque chose à te dire. »
Je la suis.
« Qu'est-ce que j'entends ? Il paraît que tu veux te pendre ? »
C'était très facile à imaginer, il y avait les bois superposés et les poutres du toit, apparentes, on n'avait qu'à déchirer sa robe.
« Eh bien oui, et quoi ?
– Tu n'as pas le droit.
– Comment je n'ai pas le droit ? C'est le dernier droit qui me reste !
– Une communiste n'a pas le droit de se suicider !
– Rengaine tes slogans, c'est bien le moment de sortir tes proverbes ! »
Je me disais : « Qu'est-ce qu'elle me chante ? On est là et voilà ce qu'elle vient me dire ! »
« Il y a des petites jeunes sur qui tu as de l'influence (celles à qui j'enseignais la littérature au fort de Romainville), qui te suivent, pour qui tu es un exemple, imagine qu'il n'y en ait qu'une seule qui doive rentrer et que, suivant ton exemple, elle se suicide ? Tu n'a pas le droit ! »
Eh bien ! j'ai trouvé ça convaincant ! Je me suis dit : « Bon, allons-y. » Josée Alonso est morte peu après.
– En lisant Le Convoi du 24 janvier, une autre chose m'a frappée : il s'agit de femmes, et il s'en dégage une forte impression de virilité. Ces femmes ont un destin, une histoire qui n'ont rien à voir avec le fait qu'elles soient des femmes.
– Cette fois, les femmes ont été traitées comme les hommes, c'est l'un des événements de la déportation, de cette guerre. Au début, on ne le savait pas. On vivait encore sur l'idée que les femmes, en cas d'arrestation, ne seraient pas fusillées comme les hommes. Qu'elles risquaient seulement d'attendre la fin de la guerre à Rennes ou à la Petite Roquette. L'homme se mettait à l'abri tandis que la femme restait à la maison, parfois elle s'accusait à sa place.
– Vos deux livres sont d'un ton très différent.
Le Convoi du 24 janvier est une contribution à l'Histoire, à la sociologie. Avec le premier, j'ai tenté de faire une œuvre littéraire. Certains ont dit que la déportation ne pouvait pas entrer dans la littérature, que c'était trop terrible, que l'on n'avait pas le droit d'y toucher... Dire ça, c'est diminuer la littérature, je crois qu'elle est assez grande pour tout englober. Un écrivain doit écrire sur ce qui le touche. J'y suis allée, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'écrire là-dessus ce que j'ai envie d'écrire ? Il n'y a pas de mots pour le dire. Eh bien ! vous n'avez qu'à en trouver – rien ne doit échapper au langage. Madeleine Chapsal (L'Express, 1966)

auteur_1518

Charlotte Delbo (Vigneux-sur-Seine, 1913 - Paris, 1995). Elle adhère à la Jeunesse communiste en 1932 et rencontre Georges Dudach en 1934, qu'elle épouse. Assistante de Louis Jouvet, de 1938 à 1941, jusqu'au départ du comédien, en mai 1941, pour une tournée en Amérique latine. Avec son mari, elle entre dans la Résistance en 1941 et fait partie du « groupe Politzer », responsable de la publication des Lettres françaises dont Jacques Decour était rédacteur en chef. Ils sont arrêtés le 2 mars 1942 et Georges Dudach sera fusillé au Mont Valérien, le 23 mai 1942, à l'âge de 28 ans. D'abord incarcérée à la Santé, à Paris, elle est transférée à Romainville, le 24 août 1942, avant d'être déportée à Auschwitz, par le convoi du 24 janvier 1943 - un convoi de 230 femmes dont elle racontera le destin, après la guerre. Elle est l'une des 49 femmes rescapées de ce convoi et portera, le reste de sa vie, le numéro 31661 tatoué sur le bras. Par la suite, elle est envoyée à Ravensbrück le 7 janvier 1944. Libérée par la Croix-Rouge le 23 avril 1945, elle est rapatriée en France en passant par la Suède. Après la guerre, Charlotte Delbo travaille pour l'O.N.U. puis, à partir de 1960, au C.N.R.S., devenant la collaboratrice du philosophe Henri Lefebvre.

***

François Bott (Le Monde, 4 mars, 1985)

Mort de l'écrivain Charlotte Delbo

La mémoire d'Auschwitz

« Je reviens d'au-delà de la connaissance, disait Charlotte Delbo, il faut maintenant désapprendre, je vois bien qu'autrement je ne pourrais plus vivre. »
Comment continuer de vivre, en effet, si l'on garde dans son corps la mémoire des coups, de la faim, de la soif, de la peur et du mépris ? Cependant, Charlotte Delbo s'est souvenue, en écrivant pour les autres et pour elle-même. Elle revenait d'Auschwitz. Elle avait passé là-bas, durant les sombres années 40, une partie de sa jeunesse.
Je me rappelle notre première rencontre, en 1965, dans son appartement de la rue Lacépède, à Paris. Charlotte s'inquiétait de savoir si je lui rendais visite pour connaître la couleur de ses yeux – qui étaient d'ailleurs très beaux. Je l'ai rassurée. Son livre m'avait bouleversé. Mais comme le mot est faible ! Comme les mots nous trahissent ! Ce livre m'avait fait comprendre tant de choses !
Il s'intitulait Aucun de nous ne reviendra. Charlotte l'avait écrit en 1946. Elle avait mis longtemps à le publier, par pudeur peut-être. Chaque fois que je le relisais, les mots de Rimbaud se promenaient dans mon esprit : la beauté injuriée... Charlotte racontait la monstruosité, elle montrait la barbarie, mais elle disait surtout l'injure faite à la beauté d'un visage qu'on mutile. Je découvrais un ouvrage sur les camps qui était une sorte de poème d'amour. Et le poème le plus juste, par un mélange d'extrême passion et d'extrême délicatesse.
Les lecteurs de Charlotte Delbo allaient retrouver la même voix si étrange – à cause de sa tendresse – dans les livres qui ont suivi : une pièce de théâtre, Qui rapportera ces paroles ?, et deux autres récits formant avec Aucun de nous ne reviendra la trilogie d'Auschwitz et après. Dans Une connaissance inutile, Charlotte évoque son arrivée au camp, « un matin de janvier 1943 : Les wagons s'étaient ouverts au bord d'une plaine glacée. C'était un endroit d'avant la géographie. Au début, se souvient-elle, nous voulions chanter, mais les mots ne faisaient plus se lever aucune image ». Elle dépeint aussi les sentiments qu'éprouvaient les femmes lorsqu'elles entrevoyaient les hommes qui partageaient leur infortune : « Nous les aimions. Nous le leur disions des yeux, jamais des lèvres. Cela leur aurait semblé étrange. Ç'aurait été leur dire que nous savions combien leur vie était fragile. Nous dissimulions nos craintes. Nous ne leur disions rien qui pût les leur révéler mais nous guettions chacune de leurs apparitions, dans un couloir ou à une fenêtre pour leur faire sentir toujours présentes notre pensée et notre sollicitude. »
Les écrivains correspondants de guerre qui avaient découvert les camps,, en 1945, se posaient la question : que peut la littérature devant tant de crimes ? Charlotte trouvait la question mal formulée : elle ne se demandait pas ce que peut la littérature, mais ce qu'elle doit. Le métier d'écrivain, selon Charlotte Delbo, c'était de témoigner sur notre siècle, et sur le désespoir qui nous atteint, que nous le sachions ou non, lorsqu'on défigure un visage, quel qu'il soit.
Arrêtée et déportée parce qu'elle faisait partie d'un mouvement de résistance – le réseau Politzer, – Charlotte avait été, avant la guerre, l'assistante de Louis Jouvet. Connaissant admirablement le théâtre, elle reconstituait, avec ses compagnes de captivité, le texte du Malade imaginaire, pour ne pas laisser au malheur tous les droits. D'autres fantômes se mêlaient aux pensées de Charlotte, à Birkenau : quand ce n'était pas Dom Juan, c'était Ondine, ou Antigone, ou Alceste. Celui-ci ne s'était pas douté qu'il devrait subir, un jour, le voisinage des bourreaux.
Au retour du camp, Charlotte retrouva Louis Jouvet, qui l'avait tant impressionnée naguère, et se permit de lui avouer qu'elle n'aurait plus jamais peur de lui. Jouvet n'offrit pour toute réponse, qu'un silence guetté par les larmes.Charlotte Delbo n'éprouvait aucun désir de vengeance quand elle songeait aux SS. Elle aimait trop la vie pour donner au ressentiment ce qu'il réclame. Je me souviens de sa curiosité, de ses inclinations pour les gens, et du soin qu'elle mettait dans les moindres gestes de l'existence. Qu'une personne revenue de la pire détresse ait conservé un tel goût de vivre, cela tordait le cou à nos petites mélancolies, comme à nos vaines querelles.

Posté par leblogdechris à 12:53 - La bibliothèque - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 novembre 2006

Le commandant d'Auschwitz vous parle

2707144991_08__SS500_SCLZZZZZZZ_V1111560557_

Ce livre m'a bouleversé. En lisant Holocause je pensais avoir tout lu,  mais celui-ci va au-delà du supportable : le comble de l'horreur. Le paradoxe réside dans le coté "captivant" du livre qui se dévore littéralement alors qu'il raconte des choses inimaginables, inconcevables. Il décrit avec une minutie insoutenable et un sens du détail impressionnant comment des humains (« totalement déshumanisés ») ont pu se comporter ainsi ! Le camp se trouve diriger comme une entreprise, on parle de rendement, de gain de temps... mais surtout pas d'êtres humains, Rudolf Hoess ( commandant du camp du   1er décembre 1943 au 8 mai 1944 ) qui s'intéresse seulement à des chiffres inscrits sur une feuille de papier qu'on a dû déchirer, tout comme l'ont été des millions de familles,  méthodique et consciencieux investit d'une mission d'extermination. C'est cette "tâche à accomplir" par un homme qui pourrait être un ouvrier spécialisé, un chercheur, un mathématicien, qui rend ce récit à la limite du soutenable.

Certains passages sont douloureux voire insoutenables, en insistant lourdement  ce que fut la " solution finale". Rien n'est épargné, tout est détaillé depuis l'arrivée sur la rampe à l'ouverture des wagons jusqu'à leur sortie dans les crématoires. " Ici on entre par la porte et on ressort par la cheminée ". Ca vous fait froid dans le dos et vous glace les os. Ce qui est terrible également, c'est de voir les rouages d'une dictature, les bourreaux tout comme les victimes deviennent des animaux : les victimes se doivent de survivre, de trouver à manger, se doivent d'essayer de répondre aux besoins de tout être vivant ; les bourreaux eux, sont conditionnés, comme des chiens dressés, à obéir et surtout à ne pas penser. Tout est calculé, minutieusement, froidement, dans le moindre détail, à savoir combien ils vont pouvoir gazer de corps (ils les appellent des unités) à l'heure, car il faut le rendement. Puis cette odeur qui se dégage des fours, où ils brûlaient les corps. J'avais l'impression de sentir ce gras.

" Les prisonniers du commando crématoire composé de Juifs accomplissaient leur tâche horrible avec une indifférence hébétée. Ils cherchaient uniquement à achever leur travail aussi vite que possible pour pouvoir se reposer plus longtemps et pour chercher du tabac et des victuailles dans les vêtements des gazés. Quoiqu'ils fussent bien nourris et dotés d'importants suppléments, on les voyait souvent traîner d'une main un cadavre, tout en tenant dans l'autre quelque chose de mangeable. Même pendant le travail le plus horrible - l'extraction des cadavres enterrés dans les fosses communes - et pendant l'incinération, ils continuaient à manger tranquillement. Ils ne se laissaient pas ébranler même lorsqu'ils trouvaient les êtres les plus proches parmi les gazés.

J'avoue, j'ai eu du mal à terminer ce livre à la limite de la nausée. On n'en sort pas indemne ...Qui ose prétendre que ce n'est qu'une page de l'histoire et que ca n'a jamais existé ? Celui qui a vécu ça comment peut-il retrouver une vie normale ?

Accablant plaidoyer que le commandant du célèbre camp de la mort a rédigé dans sa prison sur le conseil de ses avocats. A l'écouter, rien de ce qui est arrivé n'était de sa faute. Enfin, on assiste au fur et mesure du récit, à la détérioration morale de Hoess que lui-même semble comprendre.

Hoess resta fidèle à la philosophie du Parti national-socialiste jusqu'au pied de la potence. " Tout ce que Rudolf fit, il le fit non pas par méchanceté, mais au nom de l'impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l'ordre, par respect pour l'Etat. Bref, en homme de devoir : et c'est en cela justement qu'il est monstrueux." (Robert Merle, 27 avril 1972)

Rudolf Hoess a été pendu à Auschwitz devant les crématoires sur un des gibets qu'il avait fait lui-même construire pour les détenus,  en exécution du jugement du 4 avril 1947.

****

Dans sa première édition, en 1959, le Comité international d'Auschwitz présentait ainsi ce livre : Rudolf Hoess a été pendu à Auschwitz en exécution du jugement du 4 avril 1947. C'est au cours de sa détention à la prison de Cracovie, et dans l'attente du procès, que l'ancien commandant du camp d'Auschwitz a rédigé cette autobiographie sur le conseil de ses avocats et des personnalités polonaises chargées de l'enquête sur les crimes de guerre nazis en Pologne. [...] " Conçu dans un but de justification personnelle, mais avec le souci d'atténuer la responsabilité de son auteur en colorant le mieux possible son comportement, celui de ses égaux et des grands chefs SS, ce document projette une lumière accablante sur la genèse et l'évolution de la "Solution finale" et du système concentrationnaire. Ce "compte rendu sincère" représente l'un des actes d'accusation les plus écrasants qu'il nous ait été donné de connaître contre le régime dont se réclame l'accusé, et au nom duquel il a sacrifié, comme ses pairs et supérieurs, des millions d'êtres humains en abdiquant sa propre humanité. " La préface de Geneviève Decrop (auteur de l'ouvrage Des camps au génocide : la politique de l'impensable, PUG, 1995) replace en perspective ce texte fondamental. Et dans la post-face inédite à cette édition de poche, elle montre en quoi les avancées récentes de l'historiographie de la Shoah renouvellent la portée de sa lecture.

Posté par leblogdechris à 13:35 - La bibliothèque - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 novembre 2006

Au nom de tous les miens

graymartin

Au nom de tous les miens est une formidable leçon de courage, de force. Un espoir ressuscité, la conviction qu'à travers les souffrances, l'humanité subsiste. J'ai tout simplement adoré ce livre. En lisant les premières pages, je me disais que ce serait un livre ennuyant. Mais j'ai découvert le livre le plus profond jamais écrit. Sa lecture, elle est dure, très douloureuse. Je n'ose pas imaginer l'enfer que Martin Gray a traversé. L'écriture est simple, avec des mots simples, mais qui pèsent lourds.

Cette histoire vraie raconte la vie de Martin Gray depuis la prise de Varsovie par les Allemands jusqu'au jour où il écrit ce livre. Martin Gray vit dans le ghetto de Varsovie ; ce jeune adolescent juif ne veut pas accepter cet isolement. Chaque jour, au péril de sa vie, il tente de ramener des vivres aux siens en sortant du ghetto. Un jour, il se retrouve pris dans une rafle et est emmené avec sa mère et ses frères dans le camp d'extermination de Tréblinka. Là, il voit les siens mourir alors que lui survit toujours. Grâce à sa foi en la vie, il arrive à s'évader et rejoint son père, qui fait partie de la résistance polonaise. Après la mort de celui-ci, Martin Gray s'engage dans l'armée rouge et dénonce les atrocités des camps de concentration. La guerre finie, Martin se rend aux États-Unis retrouver le dernier membre de sa famille : sa grand-mère. Il va alors s'enrichir puis tombe amoureux d'une Américaine.

" Et Yahvé dit à Satan : " Le voici à ta discrétion ! Sauvegarde seulement sa vie ! " Alors Satan sortit de devant Yahvé et il frappa Job ...."

Le 3 octobre 1970 encore une fois, le malheur s'abat sur lui :  installé dans les hauteurs cannoises, un fort mistral se lève. Ce n'était qu'un jour de vent, comme il y en avait souvent, balayant le ciel, dessinant la côte et  l'Esterel. Au loin, la mer est grise et striée de bandes blanches. Brusquement par  la fenêtre ouverte est entré un souffle chaud qui sentait le bois brûlé. Derrière la maison, la colline s'embrasait, des colonnes de fumée chargées de flammèches fusaient vers le ciel, des flammes tournoyaient, jaunes, rouges, des pins prenaient feu d'un seul coup, un front de flamme descendait vers la maison.

" Le ghetto brûlait, je revoyais ces flammes, la femme qui tenait son enfant à bout de bras pour ne pas tomber, j'entendais les murs s'écrouler. Un homme les vêtemens en feu qui s'élançait le torse nu, les bras levés : le ghetto était là, l'enfer revenait à nous, le cauchemar recommençait.  Les enfants criaient, Dina allant de l'un à l'autre, leurs cris déchiraient ma tête, l'ouragan barbare recommençait, je n'avais jamais quitté l'enfer, me revoici Mietek autour de moi.

Il faut sauver Diane et les enfants ...Plus qu'une issue s'enfuir vers Mandelieu. Le front des flammes s'était rapproché, une chaleur intense, la même chaleur que le ghetto en feu me collait aux pieds, aux joues. La colline n'était plus qu'un brasier. Il me faut à présent fuir de cet enfer, là-bas était la maison voisine des Lorenzelli, chez moi aux Barons, il n'y avait que mes pierres et rien ne valait la vie. J'ai pris ma moto, m'enfonçant dans un petit chemin à travers les champs, vers le barrage des flammes. Le souffle brûlant m'enveloppait, la fumée crevait mes yeux, un coup de vent a rabattu sur moi la fumée : j'étouffais. Le ghetto, toujours le ghetto : j'ai creusé un trou dans la terre, j'ai enfoui mon visage attendant quelques secondes. La fumée avait disparu, ne restait que la chaleur. Lorenzelli avait été gravement brûlé au bras, à l'épaule en secouant la tête : " je suis aveugle ". Ce n'était que la fumée, on entendait le feu crépiter, les flammes se courber vers le sol sous la violence du vent, se dresser d'un seul coup, jaunes, vives avec des reflets bleutés et rouges provoqués par les essences de mimosas. C'était le retour de l'ouragan barbare qui surprenait ici en pleine  paix.

Là-bas, sur l'autre colline, les flammes progressaient, cernant un mas. Je roulais recevant les branches chaudes sur les épaules, flagellé par un câble électrique brûlant m'a cisaillé a la base du cou. Les Magne étaient là, épargnés eux aussi. Epuisé, brûlé, au cou, aux doigts, aux épaules, les vêtements déchirés. J'étais Mietek du ghetto voyant tout à coup ma mère et Rivka dans la colonne qui attendait de marcher vers l'Umschlagplatz. J'étais là-bas à Treblinka et c'était les miens qui se couchaient dans la fosse. Mme Magne ne les avait pas vus passer ; ils avaient atteint Mandelieu, ils étaient en sécurité, ce n'était qu'un cauchemar. Peut-être que Dina et les enfants m'attendaient, imaginant eux-même que j'avais péri ?

J'ai foncé dans la fumée sur la route où s'abattaient les branches, je criais, criais, ce non à mon angoisse, je longeais les vallons couverts de troncs noirs, je cherchais. J'ai repris espoir devant ces arbres morts, ce saccage, le sable jaune envahissait ma bouche, la fosse s'ouvrait sous moi, je sentais leurs corps autour de moi, sur moi, je criais  : " Non ! " Comme si quelqu'un avait pu entendre.

Sur la route de Mandelieu, l'air était chargé des fumées lourdes, d'odeur d'arbres morts, un vent de ghetto, un souffle venu de Treblinka, enterré dans un bunker, sous les ruines, au milieu des miens. J'ai aperçu une voiture au fond d'un ravin. Je suis descendu en courant, tombant sur la terre et les souches brûlantes, rampant sur le sol. Les portières étaient ouvertes, la voiture chaude. C'était notre voiture, avec sa galerie sur le toit, cette paire de lunettes dans la boîte à gants. J' étais dans la fosse. La nuit tombait, je n'ai rien vu, pas un corps. Peut-être avaient-ils fui, peut-être la voiture avait-elle roulé seule jusqu'au fond de ce ravin. J'ai remonté la pente, les pierres déchiraient mes mains en criant " aidez-moi, aidez-moi ". Je m'acharnais sur la moto dont le moteur  refusait de démarrer ; alors j'ai couru vers ma forteresse : le feu au loin barrait le ciel rouge. Des gendarmes sont venus à ma rencontre : " aidez-moi, aidez-moi. Il faut les chercher ". Je les ai conduits près du ravin. Avec son battement qui déchirait l'air, un hélicoptère est venu se poser sur la route. Le moteur battait, battait comme autrefois là-bas l'excavatrice. C'était à nouveau Treblinka, la guerre sans fin.  Un vieil autocar rempli de SS brûlait, adieu les miens, adieu mon père, adieu Rivka, adieu frères, en tentant de repousser ce sable qu'Yvan jetait sur moi. Tu es mort, camarade, aux cheveux roux, sous les coups, devant moi.

Le moteur de l'hélicoptère haletait puis il s'est mis à frapper fort, à hurler et l'engin s'est soulevé glissant vers le fond du ravin. De temps à autre un gendarme me disait quelques phrases puis l'un deux a commencé à descendre la pente, vers la voiture. J'entendais ce moteur qui frappait, j' entendais l'excavatrice.

" Je n'ai rien trouvé " a répété le gendarme qui venait de remonter du fond du ravin. Il ne me regardait pas :  " Un mouton mort, un mouton, seulement un mouton. Je n'ai vu que ça ". J'ai voulu le croire. Ils devaient être à Mandelieu.  Je suis descendu là-bas. A la mairie de Mandelieu c'était l'angoisse, les groupes d'hommes, le visage noirci par la fumée. Ils ne savaient rien. Je les interrogeai, ils détournaient la tête. Alors je suis reparti là-haut, vers le ravin.

Au bord de la route il y avait un groupe de gendarmes qui me regardaient m'avancer, qui s'écartaient. Je ne criais plus, mon cri était en moi, mes hurlements, seule ma tête les entendait. Non, non Mietek. Les gendarmes s'écartaient, j'avançais, je disais avec mes yeux " Aidez-moi, aidez-moi ", et je m'enfonçais dans le sable jaune de Treblinka.

Un homme a fait un pas vers moi : j'ai reconnu Augier un mimosiste du Tanneron. Il m'a pris par les épaules, il a commencé à me parler : " Monsieur Gray, monsieur Gray ....". Je voyais des larmes dans ses yeux, j'entendais, je ne voulais pas comprendre ce que je savais. J'ai crié pour moi, pour eux : " Non, non ", et j'ai voulu arracher à un gendarme ce révolver qui ferait taire les hurlements en moi, cette voix qui répétait depuis tant d'années, tant de fois : " Adieu les miens, adieu les miens, adieu. "

Je ne me suis pas tué. J'ai voulu. Je n'ai pas pu : on a veillé sur moi. D'eux il ne me reste que des objets morts. Ces trois accordéons, ces jouets, ces cahiers. Ce dessin de petite fille aux bras tendus. Leurs vêtements à eux tous, les miens. Il me reste les photos, plates, mortes.

Qui me rendra leur vie ? Qui me rendra la vie ? Je ne me suis pas tué. Je parle, je mange, j'agis. J'ai traversé le temps où l'envie de mourir était ma seule amie. J'ai traversé le temps où seule la question était : " Pourquoi, pourquoi moi ? Pourquoi deux fois les miens, n'avais-je pas assez payé mon tribut aux hommes, au destin ? Pourquoi ? "

Je parle : je dis le récit de ma vie pour comprendre cet enchaînement de folie, de hasards, ces malheurs m'écrasant. Et je suis vivant, et je mange et j'agis. J'ai voulu savoir. Je viens d'un monde, ma préhistoire, qui m'a habitué à regarder la mort telle qu'elle est. Je n'écoute même pas ceux qui me disent : ils n'ont pas souffert. Je sais qu'ils ont atrocement souffert, quittant la voiture, s'enfuyant dans les flammes, Dina arrachant les talons de ses souliers pour mieux courir, enveloppant ses enfants agrippés à elle, gagnant quelques mètres sur la fournaise. Et tous d'un seul coup abattus par le feu. Il me reste ces talons, ces quelques boutons dont le feu a arraché la couleur, le collier de Yellow.

Alors comme hier matin face à ce journaliste, je voudrais jeter ma tête contre un mur. Elle bat si fort ma tête, elle me fait si mal. Je me mords les joues, les lèvres, pour ne pas crier, je voudrais me déchirer, ouvrir ma poitrine avec mes mains, je voudrais hurler " je suis vivant ! ", hurler et j'entends mon cri, il ressemble à ces cris qu'on entendait dans les caves de la Gestapo, Allée Szucha, à Varsovie, ces cris d'horreur que j'ai poussés aussi.

C'est surtout le soir que je suis ainsi, avec la haine de ma vie, cette vie qui m'est restée. J'ouvre la radio, je tourne le bouton jusqu'à ce que mes oreilles ne puissent plus supporter le vacarme de ces mots qu'on entend même plus tant ils sont forts, de cette musique qui n'est plus de la musique. Je me calme, je suis enveloppé dans ces vagues : le bruit m'écorche et cette douleur physique m'est douce. Je peux penser à eux. Les revoir tels qu'ils étaient. Le 2 octobre, veille de l'incendie, ils couraient vers moi lançant leur cartable par-dessus leur tête. Il faisait doux, le ciel était d'une luminosité brillante : depuis des mois il n'avait pas plu et le mistral commençait à souffler. J'ai pris une photo ce jour-là. Elle est là devant moi. Le lendemain, il n'y avait plus rien de ma vie : ma femme et mes enfants étaient morts ; au-dessus du Tanneron s'effilochait une fumée noire. Je n'avais pas vu de flammes si haute depuis le temps où brûlait le ghetto de Varsovie.

Alors aussi j'étais resté seul : de ma vie, alors aussi, il n'y avait plus rien, que moi vivant. J'étais sorti du champ de ruines, j'étais sorti des égoûts, j'étais sorti de Treblinka et tous les miens avaient disparu. Mais j'avais vingt ans, une arme au poing, les forêts de Pologne étaient profondes et ma haine comme un ressort me poussait jour après jour à vivre pour tuer. Puis pour moi après la solitude, semblait venu le temps de la paix : ma femme, mes enfants. Et puis, cet incendie, le Tanneron en flamme, le crépitement du feu, cette odeur et la chaleur comme à Varsovie. Et on m'a tout repris, tout ce qu'on avait semblé me donner : ma femme, mes enfants, ma vie. Une deuxième fois il ne me reste que moi vivant.

J'ai mis des jours et des nuits pour comprendre simplement que cela était vrai. J'ai voulu en finir avec ce moi vivant qui me collait à ma peau. J'ai voulu trouver la fin de ce qui avait recommencé. Des amis m'ont gardé. Des hommes dont le métier est côtoyer la guerre et de voir mourir, dont les jours se sont passés à mesurer ce qu'il y a d'incompréhensible dans le destin des hommes : ce soldat arraché à la mort in-extremis et qui tombe de la passerelle d'un bateau qui le reconduit, heureux aux Etats-Unis, et qui meurt sur le quai. Jour après jour j'ai prolongé ma vie et je suis vivant. Ce sont ceux qui ne connaissent pas le malheur qui s'étonnent le plus. Ce journaliste d'hier que j'ai reconduit jusqu'au portail, qui hochait toujours la tête, qui regardait l'arbre aux branches auxquelles sont suspendues les balançoires de mes enfants. Je n'ai pas encore lu ce qu'il va écrire, rien d'extraordinaire parce qu'il n'osera pas avouer ce qu'il pense : qu'il est scandaleux de survivre, qu'il ne comprend pas. Tant pis pour lui. Il est de ceux qui ne comprennent pas pourquoi par centaines de milliers nous sommes dans nos ghettos de Varsovie, de Zambrow ou de Bialystok, allés à la mort et pourquoi nous nous sommes battus et avons, malgré tout, certains d'entre nous, survécus. Il ne comprendrait pas comment nous avons pu enfouir, cotôyer les milliers de corps de Treblinka, ces enfants aux yeux ouverts dont la tête penchait et sur lesquels nous jetions des pelletées de sable jaune. Il ne comprendrait pas comment, malgré cela, moiet d'autres nous nous sommes enfuis et avons trouvé la force de recommencer à vivre, et avons eu des enfants. Il ne comprendrait pas qu'aujourd'hui je sois vivant, encore, et que je te tente de lutter pour empêcher d'autres incendies et d'autres morts absurdes. S'il comprend, c'est du bout des lèvres. Et je l'excuse, je ne lui en veux pas. Il n'a pas connu le vrai malheur et qu'il en soit préservé :

Mais moi qui ai survécu, j'ai aussi, le soir et hier en face de lui, la tâte qui éclate, je ne comprends pas comment je peux encore être là, à rassembler des documents, à me battre pour la fondation, à arracher des entrevues dans les ministères pour obtenir une aide dans la lutte que j'ai entreprise. Je n'ai plus d'arme dans la main, comme autrefois dans le maquis de Pologne, mais par moments je sens en moi la même force qu'alors. Et il m'arrive de ne pas comprendre.

C'est pour cela aussi que je veux dire ce qu'a été ma vie, notre vie. Pour que le jour où ma tête aura enfin éclaté, d'autres sachent et que notre vie, la vie des miens, vive encore.


Posté par leblogdechris à 16:22 - La bibliothèque - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Mémoires d'une Juste

2253109630

Voilà encore un livre sur les "Justes"  au péril de leur vie pour sauver des Juifs de la déportation. Irina Gut a aujourd'hui son nom inscrit sur le mémorial " Yad Vashem " ou " Justes parmi les nations " à Jérusalem. Un récit autobiographique qui vient rappeler que tous les Polonais n'étaient pas antisémites. L'héroïne est une infirmière catholique qui a risqué sa vie pour tenter de sauver une douzaine de Juifs du ghetto, à l'époque où la Pologne était "soumise" à une féroce occupation nazie.

Aujourd'hui elle vit en Californie, où elle a épousé l'officier américain qui l'a interrogée, alors qu'elle se trouvait en 1945, dans un camp pour personnes déplacées.

***

Rien ne prédisposait Irena Gut, jeune Polonaise qui avait grandi entre les deux guerres dans une famille catholique et patriote, à voir un jour son nom figurer parmi les Justes, au mémorial de Yad Vashem en Israël. C'est cette extraordinaire odyssée, au cœur d'un pays successivement envahi par le Reich hitlérien et par l'Armée rouge, qu 'elle-même relate ici. En 1939, évacuée avec ses camarades infirmières par l'armée polonaise en déroute, elle tombe aux mains des troupes russes qui les réquisitionnent pour leur hôpital de campagne. Après avoir subi des sévices, elle s'évade et se cache en Ukraine. Quand elle regagne enfin son pays, elle est prise dans une rafle et affectée dans une usine d'armement. Comment elle va venir en aide aux Juifs du ghetto voisin, promis à l'anéantissement, allant jusqu'à cacher certains d'entre eux dans la maison de l'officier allemand dont elle devient la maîtresse, et sauver des dizaines de vies, c'est l'histoire vraie que raconte ce grand livre, témoignage humain de premier ordre, et plongée hallucinante dans la Pologne occupée.


Posté par leblogdechris à 14:23 - La bibliothèque - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 septembre 2006

Il y a un siècle ...la Bretagne

Voici un livre très intéressant que j'aie lu pendant mes vacances. On apprend beaucoup de choses sur la Bretagne au siècle dernier.

Le plus surprenant incontestablement "l'habitat" et les "superstitions" où dans une région manquant cruellement de médecins, l'on se soignait avec des méthodes quelques peu "douteuses". On faisait appel à des guérisseurs charlatans aux pratiques ancestrales dont le don se transmettait soit à l'aîné, ou au cadet. Ainsi par exemple pour une migraine on vous faisait asseoir sur une chaise, le guérisseur vous mettait la main sur la tête pour localiser le mal et vous donnait un coup de bâton à l'endroit approprié pour la faire passer. Voilà comment on soignait en Bretagne au siècle dernier ! Quant au mariage, les mariés devaient attendre trois jours avant de consumer : le premier jour étant réservé au mariage, le second au retour, le troisième au rangement ! Je comprends mieux à présent pourquoi les mariages durent trois jours chez mes ancètres !

siecle_bretagne

Il y a un siècle, la Bretagne ressemblait un peu à ce portrait qui orne la couverture. Elle avait atteint vers 1900 son maximum de population, plus de 60% de ses habitants étaient très jeunes et, en très grande majorité, des ruraux encore pétris de leurs traditions ancestrales, conscients de leur spécificité et à la recherche d'un avenir meilleur. Ce jeune homme en chapeau breton, à la barbe naissante, fixant son destin, d'un regard déterminé et fier est donc tout un symbole.
C'est à une découverte de la vie quotidienne de ces Bretons d'il y a un siècle que ce livre invite, à l'aube de ce troisième millénaire. A l'aide de
cartes postales, de tableaux et de gravures, grâce à des commentaires précis, l'histoire et la vie d'autrefois sont reconstituées, du baptême à l'enterrement, de la première communion au mariage, du travail des champs aux fêtes et aux pélerinages, au milieu des légendes, des superstitions et des vieux métiers traditionnels. Ainsi se révèlent les habitants des cinq départements bretons dans leur variété géographique et leur richesse humaine.

Posté par leblogdechris à 15:44 - La bibliothèque - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 avril 2006

Szpilman Wladyslaw - Le pianiste

t_wladyslawszpilman

Szpilman Wladyslaw

Le pianiste

Varsovie 1939

Au 31 août 1939, tout Varsovie était persuadé depuis déjà un certain temps qu'un conflit avec l'Allemagne était inévitable. Seuls les optimistes impénitents avaient pu nourrir jusqu'à ce jour l'illusion que la détermination affichée par la Pologne allait finalement dissuader Hitler d'attaquer. Chez d'autres, inconsciemment peut-être, ce vœu pieux confinait à l'opportunisme pur et simple: à l'encontre de toute logique, et quand bien même il ne faisait plus de doute depuis belle lurette que la guerre était à l'horizon, ils voulaient croire qu'elle tarderait assez à éclater pour leur permettre de jouir de l'existence un peu plus longtemps. Car malgré tout, la vie valait la peine d'être vécue.
Varsovie était méconnaissable. Comment un changement aussi radical s'était-il produit en si peu de temps? Toutes les échoppes étaient fermées, les trams avaient disparu et il n'y avait plus que des voitures, bondées, qui filaient toutes dans la même direction, celle des ponts sur la Vistule. Un détachement de soldats descendait la rue Marszalkowska. Ils avaient l'air déterminés et chantaient à pleins
lepianistepoumons, mais on voyait bien que la discipline s'était notablement relâchée parmi eux: chacun portait son calot sous un angle différent, sa carabine selon son goût, et aucun ne marchait au pas. Quelque chose dans leur expression suggérait qu'ils partaient au combat de leur propre initiative, pour ainsi dire, et qu'ils avaient cessé depuis longtemps d'appartenir à une machinerie aussi précise et rigoureuse que l'est une armée régulière.

Dernière émission

Ce fut le 23 septembre 1939 que Wladyslaw Szpilman joua  pour la dernière fois devant un microphone de la radio. Il ignora toujours comment il était arrivé à rejoindre le studio ce jour-là, sautant de porche en porche, traversant les rues à toutes jambes dès qu'il avait l'impression que les explosions s'éloignaient un peu de la zone qu'il traversait. A l'entrée du centre radiophonique, il avait croisé le maire. Hirsute, mal rasé, il semblait au bord de l'épuisement, ne s'étant pas accordé un instant de sommeil depuis une semaine. C'était l'âme de la défense de Varsovie, Starzynski, le véritable héros de la cité. L'entière responsabilité du sort de la population reposait sur ses épaules et il était partout, inspectant les tranchées, surveillant l'édification des barricades ou la mise en place de nouveaux hôpitaux de campagne, veillant à la juste répartition des rares vivres encore disponibles, s'occupant de la défense antiaérienne ou de la lutte contre les incendies, et malgré tout cela, il trouvait encore le temps de s'adresser chaque jour à la population. Tout le monde attendait avec impatience ses interventions radiodiffusées, qui insufflaient à chacun un courage renouvelé. Tant que le maire gardait confiance, personne n'aurait pensé à baisser les bras. Les événements semblaient plutôt favorables à la cause polonaise, d'ailleurs: les Français avaient enfoncé la ligne Siegfried, Hambourg venait d'être sévèrement bombardé par l'aviation britannique...
Le même jour, à trois heures et quart de l'après-midi, Radio Pologne cessait d'émettre. Ils étaient en train de passer un enregistrement du Concerto pour piano en do majeur de Rakhmaninov, dont le deuxième mouvement empreint d'une beauté sereine venait juste de s'achever, lorsqu'une bombe allemande détruisit le transformateur électrique de la station. Dans toute la ville, les postes avaient été réduits au silence.
Le 27 septembre, Varsovie capitulait…20.000 morts…

Ghetto

Les « lois » ne s'appliquant qu'à la population juive ont bientôt fait leur apparition. Ainsi, il a été édicté qu'une famille juive n'a pas le droit de détenir plus de deux mille zlotys chez elle, toutes ses autres économies ainsi que ses objets de valeur devant être déposés en banque, sur des comptes bloqués. Parallèlement, les juifs sont enjoints de remettre leurs biens immobiliers aux Allemands. Bien entendu, pratiquement personne n’est assez naïf pour abandonner de plein gré ses possessions à l'ennemi. 
Bientôt, l'accès des trains est interdit aux Juifs. Un peu plus tard, ils ont dû acheter des tickets de tram facturés quatre fois plus cher que ceux réservés aux « Aryens ». Les premières rumeurs concernant la construction d'un ghetto se sont mises à circuler, avec une insistance qui les a empli le cœur de désespoir pendant plusieurs jours consécutifs. Et puis elles se sont dissipées….Pas pour longtemps…

Le 15 novembre 1940, les portes du ghetto se refermèrent sur eux. Tout espoir était perdu. La France était vaincue et, seule, l’Angleterre résistait ! Du point de vue des Juifs, la situation ne pouvait pas être pire. Mais ce n'était pas celui des Allemands: fidèles à leur système d'oppression graduelle, ils imposèrent de nouveaux décrets répressifs en janvier et février 1940. Le premier stipulait que les Juifs devraient accomplir deux années de travail forcé dans des camps où une « rééducation sociale appropriée » leur serait dispensée afin de ne plus être des « parasites proliférant sur l'organisme vigoureux des Aryens ».
Cette mesure concernait tous les hommes âgés de douze à soixante ans, et les femmes de quatorze à quarante-cinq. Le deuxième définissait les méthodes d'enregistrement et de déportation prévues à cet effet. Les Allemands avaient préféré s'épargner ce souci, confiant cette tâche au Conseil juif en charge de l'administration communautaire. En clair, ils devaient programmer eux-mêmes leur extermination, préparer leur ruine de leurs propres mains. C'était une forme de suicide collectif légalement codifié. Le début des opérations de convoyage était prévu pour le printemps. 
Le Conseil décida d'épargner la majeure partie de l'élite intellectuelle. A raison de mille zlotys par tête, il se chargeait d'envoyer un prolétaire juif à la place des personnes théoriquement enregistrées. Évidemment, cet argent ne finissait pas toujours dans la poche des malheureux supplétifs, loin de là : il fallait que les fonctionnaires du Conseil vivent, eux aussi. Et ils vivaient fort bien, ne manquant jamais de vodka ni de quelques friandises à côté. 

ghettovarso

Le monde des juifs était divisé en deux sphères: le Grand et le Petit Ghetto. Après avoir vu sa taille encore réduite, le Petit Ghetto, formé par les rues Wielka, Sienna, Zelazna, Chlodna, ne gardait plus qu'un seul point de contact avec le grand, de l'angle de la rue Zelazna jusqu'à l'autre côté de la rue Chlodna. Le Grand Ghetto, qui englobait toute la zone septentrionale de Varsovie, était une vaste confusion de ruelles étroites et maladorantes où les Juifs les plus démunis s'entassaient dans des masures aussi sales que bondées. 
En comparaison, la surpopulation du Petit Ghetto n'atteignait pas un degré aussi critique: trois ou quatre personnes s'y partageaient une pièce et avec un peu de dextérité, il était encore possible de circuler dehors sans entrer en collision avec d'autres piétons. Et même si tous les détours et louvoiements ne leur épargnaient finalement pas un contact physique, l'expérience n'était pas trop dangereuse car la majorité des habitants étaient des intellectuels ou des bourgeois relativement prospères, c'est-à-dire moins susceptibles d'être couverts de vermine et déterminés à éliminer les poux que chacun ramenait de la moindre incursion dans le Grand Ghetto. 

Déportations

En juillet 1942, la situation des Juifs dans le ghetto de Varsovie se dégrada brutalement. Les déportations vers les camps d'extermination prirent une dimension nouvelle et plus tragique encore. 
Ainsi, l'inconcevable était arrivé, finalement. Tout un pan de Varsovie, une population de cinq cent mille âmes, allait être expulsé de la ville. Cela paraissait tellement absurde que personne ne pouvait y croire.
Les premiers jours, l'opération avait été menée selon le principe de la loterie. Des immeubles étaient ratissés au hasard, tantôt dans le Grand Ghetto, tantôt dans le Petit. Sur un simple coup de sifflet, tous les habitants du bâtiment devaient se regrouper dans la
cour puis s'entasser au plus vite dans des chariots tirés par des chevaux, sans distinction de sexe ni d'âge, des nourrissons jusqu'aux vieillards. Ils partaient à l'Umschlagplatz, le centre de rassemblement et de transit, montaient dans des wagons bondés et disparaissaient dans l'inconnu.
Au début, la mission avait été confiée aux seuls policiers juifs, dirigés par trois sous-fifres des bourreaux nazis. Ils n'étaient pas moins dangereux et cruels que les Allemands, et peut-être plus encore. Quand ils découvraient des malheureux qui s'étaient cachés au lieu de descendre dans la cour comme les autres, ils étaient prompts à feindre de n'avoir rien vu, certes, mais seulement en échange d'argent. Ni les larmes, ni les supplications, ni même les cris terrorisés des enfants n'avaient d'effet sur eux.
Comme les magasins avaient été fermés et le ghetto privé d'approvisionnement, la disette s'était généralisée en quelques jours. Tout le monde en avait été affecté, cette fois, mais on n'y avait guère prêté attention car il fallait maintenant se procurer un certificat de travail !

La vraie nature du ghetto

C'est seulement lorsque je passais de l'autre côté de la rue Chlodna, écrit Wladyslaw Szpilman, que je découvrais la vraie nature du ghetto. Ici, les habitants n'avaient pas d'économies ni d'objets de valeur dissimulés. Ils ne survivaient que grâce au troc et au petit commerce. Plus on s'enfonçait dans le labyrinthe, plus les propositions se faisaient insistantes. Des femmes avec des mioches accrochés à leur jupe accostaient le passant en lui présentant quelques gâteaux sur un bout de carton. C'était là toute leur fortune, et de la poignée de pièces qu'elles pourraient en récolter dépendait que leur progéniture dîne ou non d'un croûton de pain noir le soir venu.
De vieux Juifs émaciés jusqu'à en être défigurés essayaient de vendre des hardes informes. Les jeunes menaient un difficile négoce d'or et de billets de banque, se disputant agressivement quelque boîtier de montre cabossé, quelque chaîne de gousset en morceaux, ou bien des dollars sales et élimés qu'ils élevaient dans la lumière avant de certifier qu'ils étaient faux, tandis que le vendeur se récriait qu'ils étaient au contraire " presque comme neufs ".
Les konhellerki, ces trams tirés par des chevaux, se frayaient un chemin dans les rues animées avec force coups de cloche, les attelages fendant la foule comme des navires au sillage aussitôt refermé par les vagues. Le sobriquet provenait du nom de leurs propriétaires, Kon et Heller, deux nababs juifs qui s'étaient mis au service de la gestapo et tiraient de copieux bénéfices de cette protection.
Comme le passage était plutôt onéreux, ces trams n'étaient fréquentés que par de riches commerçants, qui ne se seraient pas aventurés au cœur du Grand Ghetto s'ils n'avaient pas eu quelque affaire à régler. Sitôt descendus de véhicule, ils se hâtaient jusqu'à la boutique ou au bureau où ils étaient attendus et sautaient à nouveau dans un tram repartant en sens inverse dès qu'ils
avaient conclu le marché, pressés de quitter ce terrible endroit sans tarder.
Le trajet de l'arrêt de tram à un magasin tout proche n'avait rien de simple. Des douzaines de mendiants guettaient en effet cette brève et rare occasion de croiser un citoyen nanti. Dès que celui-ci apparaissait, ils tombaient en masse sur lui, se pendaient à ses basques, lui barraient la route, suppliaient, sanglotaient, tempêtaient, menaçaient. 

varsovipianist

Rue de Varsovie

Poux

Les poux étaient omniprésents et rien ne semblait pouvoir les empêcher de se propager. Ils pullulaient dans les hardes des passants que l’on croisait sur les trottoirs, et donc dans les trams, dans les boutiques, dans les escaliers, et jusque sur les plafonds des bureaux administratifs, d’où ils se laissaient tomber sur les personnes au cours des multiples démarches qu’il fallait accomplir. Ils se glissaient entre les pages du journal, parmi la petite monnaie dans la poche. Et chacune de ces immondes créatures était potentiellement porteuse du typhus. 
Inévitable, l’épidémie décima bientôt le ghetto. Le typhus en était arrivé à emporter près de cinq mille habitants tous les mois.
On ne parlait plus que de lui, chez les riches comme chez les pauvres - ces derniers pour se demander simplement quand ils allaient en être frappés à leur tour, les premiers pour tenter de mettre la main sur le fameux vaccin du Dr Weigel, qui allait les protéger de la mort.
Ce bactériologiste était vite devenu aussi célèbre qu’Hitler: le génie du bien contre celui du mal ! D’après une rumeur persistante, les Allemands l’avaient arrêté à Lemberg mais ils ne l’avaient pas tué, lui offrant au contraire de devenir citoyen du Reich. On avait mis à sa disposition un magnifique laboratoire, une merveilleuse villa et une non
moins merveilleuse automobile, après l’avoir évidemment placé sous la surveillance de la Gestapo afin de s’assurer qu’il ne prenne pas la poudre d’escampette au lieu de fabriquer à la chaîne des vaccins. 
Le taux de mortalité était si élevé que le ghetto n’était pas en mesure d’enterrer ses morts assez vite. Mais comme il était exclu de les garder dans les maisons, une solution intermédiaire avait été trouvée: dépouillés de leurs vêtements - trop nécessaires aux vivants pour leur être laissés -, ils étaient abandonnés sur les trottoirs, enveloppés de papier journal. Là, ils attendaient souvent des jours entiers avant que les véhicules des autorités passent les ramasser et les conduisent aux fosses communes du cimetière. 

Propagande

Parmi leurs multiples activités diurnes, les Allemands s'étaient mis en tête de se transformer en cinéastes, ce qui ne manquait pas d'intriguer. Par exemple, ils surgissaient dans un restaurant, ordonnaient aux serveurs de dresser une table avec des boissons et des mets rech